#22. Deux opinions publiques, mais toujours une seule démocratie 

philippe-e1559115209378

Trois jours se sont écoulés depuis les élections.

Des sentiments contrastés m’animent. Bien sûr, de la satisfaction, du soulagement, et un peu de bonheur pour celles et ceux qui ont été élus, de la compassion pour ceux qui ne l’ont pas été, et de la gratitude pour ceux qui se sont investis, et pour les électeurs. Se présenter à un scrutin reste une expérience déroutante, qui procure des émotions fortes. A titre personnel, j’engrange exactement 10.000 voix de préférence (ni plus, ni moins !). Un score qui engage.

Je suis honoré de pouvoir participer activement à la démocratie de mon pays. Contrairement à une idée répandue, les parlementaires élus ne représentent pas seulement leurs électeurs ; chacun doit représenter la nation entière. Un principe dont chacun et chacune devra s’inspirer dans les jours et semaines qui viennent.

Car au niveau fédéral, on dresse depuis trois jours des constats d’impossibilité qui rendent la situation inextricable. Au point que les commentateurs se succèdent à présent pour recommander ou prédire de nouvelles élections – après trois jours !

Il est donc temps de respirer calmement, de regarder les constats et de se concentrer sur les faits.

Les faits, c’est que l’électeur a distribué les cartes et qu’il faut tenter de jouer avec elles avant de revenir lui dire qu’il a mal voté. C’est au Roi et aux partis de jouer, et il faut leur donner le temps et la sérénité de le faire.

Cela n’empêche pas de s’arrêter sur le fait majeur de cette élection, à savoir la victoire incontestable de l’extrême-droite au nord du pays, via le Vlaams Belang. Les experts se succèdent pour déterminer les causes de ce succès, qui sont effectivement diverses :

  • La montée des extrêmes dans tous les pays occidentaux est un fait, et il ne se limite pas à la Flandre ; c’est un phénomène trop complexe pour être réduit à l’une ou l’autre explication. Citons néanmoins la dilution identitaire induite par la mondialisation (cf. gilets jaunes décrits comme « migrants de l’intérieur » par Bruno Latour), la remise en cause de la démocratie représentative, le sentiment de déclassement, et les peurs générées par une actualité internationale objectivement anxiogène.
  • Le ciblage du Vlaams Belang envers les jeunes, en particulier les réseaux sociaux, ont porté leurs fruits (comme il l’avait fait dans la victoire d’autres populistes et dans le Brexit)
  • Il y a aussi une responsabilité du gouvernement sortant. En gérant la migration en s’en servant comme porte-drapeau d’une politique et d’un parti, en transformant délibérément la question migratoire en question identitaire, on a dressé les braises sur lesquelles le feu a pris : la banalisation d’un discours (« opkuisen ») fait de déclarations polémiques rétropédalées, histoire que le cœur de cible ait bien saisi le message ; la considération que les droits fondamentaux sont une variable d’ajustement et non un axe fort, comme lorsqu’on renvoie des Soudanais en collaborant avec la police de ce pays ou qu’on remet des familles en centre fermé ; la délégation de presque toutes les fonctions régaliennes à un parti dont le core business est précisément la frontière entre l’acceptable l’inacceptable.
  • Enfin, cela n’exonère pas la responsabilité de l’ensemble de notre classe politique : le vrai problème est que tant de citoyens se tournent vers des partis liés à la question identitaire, et vers un parti en particulier cultivant la haine d’autrui comme mantra. S’ils le font, c’est qu’il existe un certain nombre de questions que cette population n’estime pas résolues.

Aujourd’hui, nous en sommes là : pour avoir cédé aux sirènes identitaires, pour avoir laissé prospérer les formations extrémistes sans suffisamment réagir, nous sommes confrontés à un risque réel de rupture du cordon sanitaire. Aujourd’hui, 29 mai, le Roi a reçu le président du Vlaams Belang, rompant avec la coutume royale.

Comme le résumait sur Twitter le journaliste Arnaud Ruyssen :

En 2003, le Vlaams Blok avait décroché 18 sièges à la chambre mais n’avait pas été reçu par le Roi.

 En 2019, avec le même nombre de siège, le Vlaams Belang est reçu au palais.

 Entre-temps, le 1er parti du pays est devenu la NVA… qui ne souscrit pas au cordon sanitaire.

En politique, la question des frontières entre partis démocratiques et ceux qui ne le sont pas est légitime. Bien sûr, diront certains, tout cela est facile et tactique : déterminer qui est infréquentable permet évidemment de se définir soi-même comme fréquentable. Mais définir des frontières permet aussi de donner un cadre à l’action publique : non, on ne peut pas tout dire, tout faire. Oui, il y a des valeurs et des normes minimales à respecter – par exemple les droits humains. On peut regretter que le Roi reçoive le Vlaams Belang, mais il ne fait que tirer les leçons d’une situation dont il n’est pas responsable.

C’est l’obsession identitaire qui a animé les quatre années et demie de coalition fédérale sur les questions migratoires et sécuritaires.

C’est l’obsession identitaire qui a provoqué la chute du gouvernement sur le Pacte des Migrations, dans le but de donner une tonalité précise à la campagne électorale.

C’est l’obsession identitaire qui a en effet fourni le contexte de la campagne, mais sous les radars : pendant que la presse diffusait les images des marches des jeunes pour le climat, les webmasters du Vlaams Belang, eux, investissaient des millions d’euros sur Facebook en campagnes ciblées.

C’est l’obsession identitaire qui nous a menés là où nous sommes. Est-ce à dire qu’il ne faut pas parler d’identité, de migration, de qui nous sommes ou de qui nous voulons être ? Si, précisément ! Mais faisons-le posément, intelligemment, positivement. Sans rien céder sur les droits humains. Sans faire de cadeaux à l’extrême-droite, à l’intérieur comme en-dehors de l’hémicycle.

Le 20 juin 2019, les nouveaux députés fédéraux seront invités à prêter serment. Dont ma collègue Sophie Rohonyi et moi-même. Dont les 18 députés du Vlaams Belang.

Le 20 juin, par une coïncidence dont la politique belge est friande, est aussi la journée internationale des droits des réfugiés…

L’occasion de redémarrer sur de bonnes bases.

One thought on “#22. Deux opinions publiques, mais toujours une seule démocratie 

  1. Toute mon admiration pour cette campagne, ses prises de position, cette élection … et tous mes voeux pour l’action à venir !

    Eric Clémens

    >

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

You are commenting using your WordPress.com account. Déconnexion /  Changer )

Google photo

You are commenting using your Google account. Déconnexion /  Changer )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

You are commenting using your Facebook account. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.