#15. Les choix d’Emma

Texte proposé par Défi en réponse au « défi littéraire » lancé par Vincent Engel et Edoardo Traversa (UCL).

nouvelle

« Bienvenue sur notre antenne. Il est sept heures ! »

Mon smartphone connecté à une station de radio hurle et m’arrache à mes songes. En fait, c’est pas plus mal. Je courais au travers d’une forêt, sans but ni motif, et il fallait en finir. Je ne fuyais rien, je ne courais après personne. Les arbres étaient tout petits ou tout grands. La forêt n’était ni rassurante ni angoissante. Je courais dans le flou, et le sol était de l’ouate sous mes pieds. Seule. Sans lapin farceur ni grand méchant loup. Ni Alice ni Chaperon rouge. C’est curieux, les rêves. Le flou est le seul flux. On s’incarne partout, rien ne fait sens.

Et c’est épuisant.

J’ouvre les yeux et, encore dans la lancée dans mon élan forestier, je me relève très vite et bondis hors de mon lit. Parce que si je ne le fais pas je reste affalée une bonne demi-heure de plus. Or aujourd’hui je n’ai pas cette demi-heure.

Aujourd’hui, on réinvente la démocratie.

Je me douche, m’habille, et fonce dans la cuisine. Il y a déjà Xavier qui se mange un quignon de pain avec un ersatz bio de Nutella, qu’on appelle quand même Nutella parce que, franchement, ça ressemble quand même beaucoup à du Nutella. Je lui fais remarquer en souriant qu’il est vraiment addict, il me répond que ce n’est pas grave parce que c’est bio. Je lui dis, oui, c’est vrai, mais c’est pas du bio « A », label à la mode depuis deux-trois ans, qui est la nouvelle appellation bio des puristes comme moi qui constatent que tout est soi-disant bio mais pas forcément sain. Il soupire et on s’apprête à se lancer encore une fois dans notre grande discussion habituelle. Lui il me dit que ça fait déjà des années que tous les aliments sont « bio », ou sur emballage vert, et que c’est devenu un attrape-nigaud, une mode, une étiquette qui n’a plus de sens, que les industriels l’ont inventé comme ils ont inventé le hallal, le casher et le commerce équitable, et que comme tout le monde fait du bio tu peux même commander un menu hallal bio vegan commerce équitable au Mac Donald, et que tout ça est devenu ridicule, mais qu’on va pas se battre pour ça de grand matin, et est-ce que je ne veux pas plutôt une tasse de café parce qu’il vient d’en faire, du vrai comme au 20ème siècle, qui a coulé et tout, pas en dosettes.

Je lui souris parce que moi non plus je ne veux pas me battre. Je m’assieds, je prends la tasse de café qu’il me sert. Son odeur attise mes papilles. Je sens son arôme réveiller un à un mes nerfs et mes neurones. Moi, je sais à quoi je suis droguée mais j’assume.

– Tu vas faire quoi de beau, aujourd’hui, à part aiguiser ton cynisme ? je lui dis après ma salvatrice première gorgée.

– Je vais bloquer. Les examens arrivent, là, quand même. Et toi ? Ah mais oui, c’est vrai, c’est le grand jour ?

Le grand jour. C’est vrai que je casse les pieds de Xavier avec ça depuis un moment. Ses pieds et ceux de tous mes autres potes.

– Oui, j’ai l’impression que c’est l’aboutissement de quelque chose.

– Et Adélaïde, elle sera là ? Et Mehdi, Félicien, tout ça ?

– Oui, il ne manquera presque que toi.

Silence gêné. Car perlé de reproches. Il l’a bien compris. Il fait mine de se replonger dans son Nutella qui n’est pas du Nutella, sans conviction. Je baisse le regard.

– Je veux dire… c’est pas faute d’avoir voulu t’impliquer.

– C’est vrai. Vous m’avez bien cassé les noix, avec votre histoire de convention. Mais je n’y crois plus, j’en ai ras-le-bol.

– C’est surtout que tu t’es pris de passion pour tes études, que tu te vois déjà ingénieur civil, que tu as déjà trois offres d’emploi en poche et que la démocratie, le collectif, tout ça, ça ne t’intéresse plus.

– Ben voilà. J’aurais dû faire science po pour pointer à l’Onem, comme toi dans trois mois.

– Tu es mauvais. Et tu n’en sais rien.

– Tu es une naïve. Je t’ai vu tout donner dans cette histoire de Convention. Et en fait j’ai peur que tu te ramasses ça en pleine gueule. Que tu sois de nouveau par terre et que je te ramasse à la petite cuillère. Comme l’autre fois.

Coup bas.

Oui, Xavier m’a effectivement ramassée par terre. C’était il y a cinq ans. Dans la rue. On manifestait pour le climat. On avait 17 ans et on se retrouvait tous les jeudis dans les rues de Belgique. On brossait les cours pour le climat.

Enfin, pour être franche, au tout début on n’en avait un peu rien à foutre.

On brossait parce qu’on pouvait brosser, et qu’on avait le droit de crier dans la rue. C’était fun. Rigolo. Et puis ? Et puis on a discuté. On s’est renseignés, on a vu l’ampleur du carnage, les degrés en plus qui vont nous griller ou nous noyer ou les deux à la fois. Et on s’est ralliés à cette cause. Parce que bon, putain, quoi. En fait, les vieux, ils s’en fichent de nous, ils auront tous clamsé dans 50 ans. Mais nous, c’est notre avenir qui se joue.

Xav, déjà, pissait un peu contre le vent. « Ouais, super, vous vous êtes pas bougés pour les migrants qui crèvent en mer, pour les Rohingyas ou les Syriens, mais là comme il s’agit de vos gueules, on devrait tous se mettre derrière des banderoles et bouffer des carottes ? Vous seriez pas un peu égocentriques au fond ? ». J’avais envie de lui balancer des coups de genoux à l’époque. « Mais non, Xavier, c’est pour toi et tes enfants qu’on se bat, tu comprends pas ça ? »

Il avait beau râler, il avait suivi aussi, finalement. Pour la planète, un peu. Et pour mes beaux yeux, je crois, surtout.

On avait rencontré les autres lors des manifs à Bruxelles, puis Liège et Anvers. Medhi, Adélaïde, les autres. On était devenus super liés. On avait l’impression de refaire le monde. On s’était un peu fait peur dans la foule, et c’est là, effectivement que, un après-midi, je me suis cassé la gueule sur un pavé. Sans même courir, lamentable ; je suis juste maladroite, voilà. C’est là que Xav m’a ramassée. On savait bien que la politique ne pouvait pas tout changer, mais on avait quand même l’impression que les politiques avaient le pouvoir de changer les choses via l’adoption d’une loi climat. Quelques-uns parmi nous pensaient qu’il s’agissait juste d’appuyer sur un bouton, et que ces imbéciles de politiciens ne voulaient juste pas le faire parce qu’ils étaient déjà vieux et qu’ils allaient de toute façon mourir. Oui, je sais, vu comme ça c’est un peu basique, mais c’est vraiment comme ça qu’on se figurait les choses.

Je m’appelle Emma. Je suis étudiante. Et Xavier, c’est mon coloc.

Et aujourd’hui, c’est un grand jour. En cette journée ensoleillée d’avril 2024, on va dissoudre la Chambre. Joyeusement.

Je termine mon petit dej, je tape la bise à Xav, et je quitte notre petit appart ixellois. Je me rends au Parc Royal. Il y a un grand rassemblement de la Convention face au Parlement. C’est à la fois sérieux et festif : aujourd’hui, nos représentants ne discutent plus comme on le fait depuis quatre ans, mais on fait la fête. J’y retrouve Medhi et Adélaïde. On s’embrasse. On est heureux.

Quatre ans que je participe à la Convention. La Convention, c’est une organisation citoyenne mixte qui fonctionne depuis quatre ans. Et si aujourd’hui est un grand jour c’est parce que le travail est terminé. On a abouti ! On a un joli nouveau projet de Constitution, qui change tout.

Le processus est né en 2019, dès la mise en place de la nouvelle Chambre, après les élections. C’était une campagne électorale bizarre, un peu de ouf ! La première dont je me souvienne, en fait, puisque avant, la politique, je m’en fichais un peu, j’étais trop jeune. En fait elle avait commencé dès le mois de décembre, quand les jeunes ont fait leur marche chaque jeudi. On a bien vu que les politiques, ça les rendait un peu fous. Alors, même si je trébuchais sur les pavés de temps à autre, on a continué, parce que rien ne changeait. On ne comprenait pas que cette classe politique ne fasse rien pour le climat. Pourtant ce qu’on demandait était simple : on voulait une loi climat, qui force un peu tout le monde dans le pays à s’adapter aux enjeux climatiques. C’était pas compliqué, a priori, non ? Eh bien même ça ils n’ont pas été fichus de nous la donner !

Alors, aux élections de 2019, les partis traditionnels se sont tous pris le bouillon. Les partis citoyens ou qui n’étaient pas au pouvoir ont gagné. Alors là, du coup, grosse panique. C’était la première fois que je suivais une élection, à dire vrai, mais j’ai assez vite capté le principe : en Belgique, on comprend vite que personne ne gagne vraiment, et que personne n’a jamais tout-à-fait perdu. Lors des soirées électorales, c’est très clair. Personne ne reconnaît avoir perdu. Et surtout pas ceux qui ont perdu : il y a toujours moyen de dire que vous avez un peu moins perdu que ce qui était prévu. Ou que ce qu’on pouvait craindre. C’est important parce qu’il y a toujours moyen de gagner quand même, après, au jeu des coalitions. Et pour ça, même les partis qui ont perdu sont obligés de faire les malins aux soirées électorales parce qu’il ne faut pas avoir l’air d’un perdant pour gouverner.

Mais là, le 26 mai 2019, la gifle a été telle que très peu de gens ont pu vraiment oser dire « on a gagné ». Ils se sont presque tous retrouvés à dire « on n’a pas assez écouté le peuple, et les jeunes en particulier ».

Alors ils se sont mis à essayer de former un gouvernement fédéral (dans les Régions, c’est allé assez vite). Et on a vite compris que ça n’allait pas marcher tout de suite. Le paysage politique était « éparpillé façon puzzle » avait dit un politologue à la télévision avec des lunettes et une cravate trop grande. Mon paternel m’a dit que c’est une expression qui venait d’un vieux film, mais que c’était assez bien trouvé : les camemberts des journaux télés avaient plus de couleurs que d’habitude, c’était bien bariolé.

Alors le Parlement est entré en action. Le Parlement, c’est cette assemblée qui n’avait pas réussi à voter la loi climat – on s’en souvenait encore. Depuis lors, on a un peu mieux compris son problème : apparemment les parlementaires n’ont pas tellement l’habitude de fonctionner sans avoir un gouvernement à critiquer. La plupart du temps, le Parlement attend qu’il y ait un gouvernement qui fasse des projets, pour pouvoir le critiquer. Ce qui m’a toujours semblé bizarre parce qu’en fait, théoriquement, le vrai pouvoir, c’est lui. C’est là que des gens sont élus. Mais c’est comme s’ils étaient élus pour attendre, en fait. Puis, quand il y a un ministre qui dit une bêtise, il vient se faire poser plein de questions par les parlementaires devant les caméras. Et le ministre répond mais à la fin personne n’est content. C’est un peu bizarre comme fonctionnement, mais bon soit. Il paraît aussi que normalement les parlementaires votent des lois. Mais là aussi en général ils attendent qu’un gouvernement les leur envoie. Et s’ils n’ont pas de majorité pour voter des lois, ou s’ils s’ennuient, ils peuvent aussi voter des résolutions, c’est-à-dire des textes qui ne servent à rien sauf à dire qu’on voudrait bien faire telle ou telle chose ou exprimer telle ou telle indignation.

Et là, je ne sais pas, peut-être parce que le gouvernement traînait trop à se mettre en place, il y a des députés qui ont pris les choses en main et qui ont dit « et si on réécrivait la Constitution avec les citoyens ? Et si on avançait déjà sur du long terme ? Et si on formait une convention citoyenne mixte d’élus et de représentants ? ». Il y a un des partis au Parlement qui n’avait pas perdu et qui avait un truc comme ça dans son programme. Alors bon, évidemment, en temps normal, c’est le genre de projet qui ne tient pas dix minutes : « Oui, écrire une loi ou une Constitution avec les citoyens, c’est ça, allez, va jouer avec ta pelle et ton seau ». Mais là, comme tous les partis normaux étaient un peu par terre, ils ont été nombreux à se dire « pourquoi pas ? ». Ils ont lancé un grand appel à candidatures : tout citoyen de plus de 18 ans qui voulait participer à la Convention devait envoyer sa candidature. Puis hop, un grand tirage au sort a eu lieu parmi les volontaires.

Et j’y suis allée. J’ai envoyé ma candidature. Pourquoi ? Qu’est-ce qui m’a pris ?

Parce que je venais d’avoir dix-huit ans. Que j’étais hyper frustrée qu’on ne nous ait pas écoutés pendant nos marches sur le climat. Parce que c’était une belle main tendue, quand même. J’ai voulu entraîner Xav. Et les autres. Xav a pas voulu, parce qu’il disait que c’était du foutage de gueule institutionnel et que ça ne servait à rien. Les autres, ils n’y ont pas été mais ils suivent le processus de loin. J’aurais voulu être plus suivie, mais en fait c’est compliqué, parce que très vite, le quotidien reprend ses droits. Adélaïde, Mehdi, n’ont pas suivi parce qu’ils entraient à l’unif, parce qu’ils commençaient déjà à penser à l’après. Par paresse tout simplement, ou parce que le moment était passé.

C’est précieux, le moment. Il faut le saisir. Et si on l’a manqué, on s’en rend compte après, seulement. Juste après.

Et alors, pendant deux ans, on s’est vus. Par petits groupes, entre citoyens, puis avec des députés (des membres de la commission des réformes institutionnelles, le bidule du Parlement qui suit les réformes, et qui en général ne sort pas de ses murs et qui là pour une fois était tout content de le faire).

Alors ça avait beau avoir l’air foireux sur le papier… en fait, ça a réveillé une parole de dingue. Genre gilets jaunes, mais sans la colère, et avec du café et des gâteaux autour d’une table.

Je me souviens de ce petit vieux, qui râlait pour le montant de sa retraite, et qui s’appelait Gérard. Gérard avait peur pour ses enfants. C’est pour eux qu’il était là. Et parce qu’il avait un peu l’impression d’avoir dû la fermer toute sa vie.

Je me souviens de cette dame seule avec ses trois enfants, et qui ne parvenait pas à boucler ses deux bouts (ou à nouer ses fins de mois, je confonds toujours).

Je me souviens de cette jeune femme engagée dans l’associatif, parce qu’elle était l’une des seuls à parler d’autres personnes ; en l’occurrence, elle s’occupe de sans-abris à Bruxelles, et elle s’alarmait de leur forte augmentation dans les rues, et que c’était tout de même pas possible.

Je me souviens de ce jeune étudiant reprenant, comme moi, le flambeau du mouvement des jeunes pro-climat et disant qu’il fallait travailler avec ceux qui veulent travailler, et donc saisir le moment.

Je me souviens de ce monsieur qui venait d’obtenir la nationalité belge, qui en était tout fier et qui était frustré que la Belgique n’en soit pas plus fière que ça. Alors qu’il avait fui son pays en guerre des années plus tôt. « Je ne comprends pas que ce pays ne soit pas plus fier des migrants qui viennent ici. Il y a un sentiment de méfiance. Pourquoi vous n’êtes pas un peu plus contents qu’on vous rejoigne ? Pourquoi vous n’êtes pas un peu plus fiers de vous-même ? » Je ne savais pas. Je ne sais toujours pas. C’était une putain de bonne question.

Je me souviens de ce gilet jaune qui portait toujours sur lui son gilet jaune et qui se plaignait des taxes sur les carburants et qui était sûr qu’il suffisait de virer tous les politiciens pour que tout s’arrange. Mais qu’en attendant il venait ici parce qu’au moins on l’écoutait un peu et que le café n’était pas trop mauvais.

Je me suis dit aussi que, cette histoire de convention, c’était chouette, mais que forcément c’est ceux qui avaient le temps d’y aller qui y allaient. Genre les petits vieux, les sans-emploi et les étudiants comme moi. Pourtant le Parlement avait prévu des modalités : on ferait les séances le vendredi, les employeurs seraient dédommagés pour le temps où leurs employés participent à la Convention… Du coup il y avait bien quelques actifs motivés, mais pas en majorité.

Et pourtant, on a bossé dur. On a rencontré les députés chaque semaine, on a reçu l’aide d’experts. Notamment il y a un comité de scientifiques qui a procédé à une évaluation des réformes précédentes. Nous on se disait déjà qu’avoir quatre ministres du climat ça n’avait pas été super efficace, mais on s’est rendu compte que ce pays n’avait jamais été réformé sur une base un peu réfléchie. Par exemple : est-ce qu’il fallait vraiment diviser le code de la route ou les allocations familiales ? Ben en fait, non, ça ne sert à rien, sauf à rendre les choses plus compliquées, mais visiblement il fallait faire ça pour pouvoir former je ne sais plus quel gouvernement. Eh bien, vous me croirez ou pas, mais avant ça, personne n’avait songé à faire évaluer rationnellement les réformes précédentes. Jamais on n’avait réformé pour le citoyen. Et en fait, c’était un peu consternant, parce qu’on peut se demander vraiment à quoi certaines réformes ont servi, si ce n’est à rendre le pays encore plus compliqué, afin que tout le monde puisse ensuite se plaindre que ça ne marche pas et réclamer qu’on divise encore plus. C’est un mouvement infini que quasi personne ne remettait en cause. Sauf nous, cette fois, et c’était nouveau, et ça faisait du bien.

Les jeunes flamands qui étaient là étaient souvent du même avis. Pas toujours, mais souvent. Eux, les réformes, ils veulent bien, mais ils ont surtout envie que ce soit efficace. Régionaliser un truc juste pour régionaliser, c’est ridicule, si on leur prouve que ça peut marcher au niveau fédéral, alors why not, en fait. C’est un truc du passé, le communautaire, m’a dit Sven, un Gantois à lunettes sympa. Mais il faut convaincre les vieux, qui sont encore dans des combats identitaires démodés et sentant un peu le renfermé.

Bien sûr, certains nous voyaient tous comme de grands naïfs. Le truc avait un peu démarré entre les ricanements de quelques politiciens professionnels, comme si on nous avait donné un jouet. Eh bien, contre toute attente après trois années de débats passionnés dans tout le pays, la Convention a fini par accoucher d’une proposition de refonte de la Constitution!

On y propose des ajouts novateurs, comme le référendum. Mais attention : pas un bête référendum à pile ou face comme le Brexit ; plutôt un truc à l’irlandaise (oui, ce que les Irlandais ont réussi sur la question de l’avortement), où une question ne pouvait être posée par référendum que si le référendum était la fin d’un processus. La question devra d’abord être approuvée par une commission de la Chambre ou proposée par un grand nombre de citoyens ; elle ne pourra pas être contraire à la Convention européenne des droits de l’homme ; et elle devra faire l’objet d’un processus citoyen délibératif, avec assemblées et discussion, pendant au moins un an. De quoi éviter les campagnes trop émotionnelles.

On a aussi proposé la fédéralisation de quelques compétences, pour qu’on soit obligé d’avancer ensemble sur des sujets sur lesquels on n’avance plus correctement : le climat, la santé, les transports… Il y a même un projet de circonscription fédérale ! On a aussi rafraîchi la Constitution sur plein d’aspects vieillots.

La Convention a remis son projet de nouvelle Constitution à la Commission des réformes institutionnelles. La Commission a approuvé le projet, c’est-à-dire qu’elle a approuvé la liste des articles à réformer (presque tous, en fait, puisque c’est un grand nettoyage). Bien sûr, tous les partis ne sont pas ravis, mais il y a une majorité ! Et donc la Commission a approuvé la liste ! C’est cette liste qui est soumise en plénière à la Chambre ; si elle l’approuve, et que le Sénat et le Gouvernement le font aussi, alors le Parlement est dissous, et une campagne électorale démarre, avec comme objet notre nouvelle Constitution ! Comme ça la nouvelle Chambre qui sera élue sera pleinement légitime, et pourra approuver la nouvelle Constitution le plus simplement du monde.

Bon, ça c’est le scénario idéal, mais franchement on y croit. Il faut dire que, durant cette histoire de Convention, l’ambiance s’est nettement améliorée. Comme il y avait un processus citoyen en cours, et qui prenait son temps, l’atmosphère politique s’est détendue.

Parce que pendant ce temps-là, finalement, une fois la Convention lancée, un gouvernement a pu se mettre en place dès septembre (il paraît que c’est pas trop mal comme délai, si on compare aux fois d’avant, d’après mon paternel). Il a pris une série de mesures intéressantes (ben oui, tout ne peut pas et ne doit pas être changé dans la Constitution, hein). Notamment sur le climat : on a programmé la fin des voitures-salaires (il paraît qu’elles coûtaient plus de trois milliards), mais en atténuant les effets pour les travailleurs qui en bénéficient, grâce à un impôt sur le travail allégé et un petit impôt sur les revenus du patrimoine, les GAFAS et les transactions financières. Les régions ont aussi lancé un plan massif d’isolation des logements.

Et puis surtout, au rayon climat, la Belgique a pris le lead d’un partenariat européen tout neuf : le marché commun du renouvelable. C’est une idée aussi simple que géniale : on mutualise le soleil des Espagnols, le vent des pays du Nord, les autres énergies renouvelables d’un peu tout le monde au sein d’un même marché. Comme ça, quand il fait beau en Espagne, tout le monde peut profiter de son énergie solaire, transportée par câbles à haute tension. La Belgique a convaincu les autres pays parce que tout le monde se rendait compte que, à force de ne vouloir que du renouvelable tout en supprimant le nucléaire (ce qu’on va vraiment faire : on ferme la dernière centrale l’année prochaine, yes !), il allait y avoir un gros problème de rupture de charge, que même les Écolos ne peuvent pas résoudre tout seuls : l’électricité, tu dois la consommer tout de suite. Et comme en Belgique, on n’a pas beaucoup de soleil, ni beaucoup de place pour les éoliennes, mais qu’on est au centre de tout, et qu’on a un réseau diplomatique assez fort, le Gouvernement s’est dit qu’il allait lancer ça, un peu comme la CECA ou l’Euratom dans les années 50. Ça marche du tonnerre, si j’ose dire, et en plus le projet européen en avait bien besoin.

Du coup, dans cette vague un peu écolo, d’autres projets ont connu une belle accélération, dans les transports par exemple. Là il y a même eu quelques petits miracles – et ça, ça calme un peu tout le monde, surtout ici à Bruxelles. Miracle n°1 : on a un RER qui fonctionne ! On n’y croyait plus (mon père disait que le projet datait d’avant ma naissance et qu’il serait fini après sa mort, il a eu tort finalement, ouf). Et puis, un truc incroyable : on va inaugurer la ligne 3 du métro d’ici quelques semaines. Parce que le Nord de Bruxelles est en explosion démographique, et que les gens s’entassent tous les jours dans des lignes de tram et de bus surchargées. Comme ce dossier prenait trop de temps, juste après les élections de 2019 toutes les autorités se sont mises autour de la table. Parce qu’en fait ce qui prend du temps ce n’est pas tellement les consultations des riverains ou creuser le tunnel, c’est toutes les procédures entre les deux. Alors tout le monde en a eu marre, l’un des partis a dit qu’il était possible de faire ce métro en cinq ans, et finalement ils l’ont fait !

Et puis ce gouvernement a quand même réussi autre chose : il y a enfin un discours positif sur les migrants, et des actes qui vont avec ! Pendant des années, la migration c’était un champ de mines. On avait des hommes politiques qui jouaient sur les peurs des gens, qui voulaient nous transformer en forteresse, enfermer les familles avec enfants, renvoyer chez eux des citoyens qui risquaient d’être torturés… Il fallait un gros changement, et objectivement on l’a eu. D’abord la nouvelle ministre de l’asile et de la migration a aussi reçu la coopération au développement : ça a tout changé, car la migration n’était plus le job de l’adjoint du ministre de la police, comme avant, mais était une compétence ouverte sur la complexité du monde. Puis elle a dit très vite que, quelles que soient les difficultés et les dilemmes, les droits fondamentaux seraient la priorité numéro un. Et donc ils ont tout de suite mis fin au programme des unités familiales (ces lieux où on pouvait enfermer des familles avec enfants), ils ont inscrit dans la loi des critères de régularisation et l’interdiction de renvoyer des gens là où ils pourraient être maltraités. Et puis ils ont décidé d’ouvrir le chantier de la migration économique : pourquoi, au fond, les malheureux qui viennent ici en franchissant des frontières illégalement ne pourraient-ils pas avoir leur vraie chance ? Le Gouvernement a ouvert un canal de migration économique sur base d’une green card attribuée par tirage au sort. On délivre 10.000 visas par an comme ça. Et comme tout le monde peut participer, il y a un sentiment de justice qui n’existait pas avant. Et la migration illégale a baissé, du coup. Ils ont même annulé les deux projets de centre fermé qui étaient en cours.

La fête au Parc royal continue, mais je suis allée voir l’approbation de la liste en plénière. Depuis les tribunes de la Chambre (les huissiers commencent à avoir l’habitude, ils me laissent passer), j’ai pu assister au vote. Ça y est, la Chambre a voté sa liste d’articles. Comme le Sénat et le Gouvernement vont sûrement confirmer la même liste, ça veut dire que les élections vont avoir lieu et porter sur la nouvelle Constitution. J’en suis heureuse, bêtement. Parce que c’est un travail abouti. Parce qu’on a pu prouver que la démocratie, ce n’était pas que des slogans, des politiques dépassés, ou des cris dans la rue. C’est de la coopération, de la discussion, de la sueur et beaucoup de temps. Et quand il y a assez de bonne volonté, ça marche.

Je prends le tram pour rentrer vers mon kot. Je passe devant la place Poelaert ; les échafaudages du Palais de Justice ont été enlevés la semaine dernière. Ça fait tout drôle, ça fait des dizaines d’années qu’ils étaient là. Je ne l’avais jamais vu sans. Il y a encore des badauds qui s’arrêtent pour mieux voir ce Palais – ou pour enfin le contempler. Ça aussi, c’est plus qu’un symbole. Le gouvernement a décidé que la Justice serait une priorité, et il a trouvé les moyens de la refinancer. Du coup, il y a un peu plus de juges (notamment dans les affaires financières, ce qui a rapporté un peu plus d’argent, c’était pas bête). Et du coup ils ont fini les travaux de la coupole. On n’a plus les échafaudages les plus célèbres du monde. Le palais resplendit, il paraît fort, démesuré, comme posé depuis le ciel sur une montagne. Posé comme la cerise d’un improbable gâteau – ma ville, mon pays – souvent malmené, souvent excessif, crevant souvent de ses propres lourdeurs et de ses pesanteurs, et pour une fois, massif et fier.

Aujourd’hui, il fait beau, la démocratie bat son plein, le palais de justice s’est défait de ses absurdes grillages, il y a un peu moins de gens qui dorment dans les rues. Tout n’est pas parfait. Mais tout est clairement un peu plus juste.

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