#12. J’aurais voulu être un artiste (ou pas)

scene-theatre

Cette semaine, j’aurai la chance de participer à Genève au salon du livre, dont la Fédération Wallonie-Bruxelles et ses auteurs sont les invités d’honneur. J’ai été sélectionné avec une série d’autres auteurs pour prendre part à l’événement.

Car oui, dans les interstices de ma vie parfois baroque, je suis aussi un auteur. A un niveau bien plus modeste que mes collègues, mais un auteur quand même. Auteur d’essais de philosophie pour l’essentiel, certes, mais aussi co-auteur d’une bande dessinées sur les droits de l’homme, et co-réalisateur de plusieurs films documentaires. J’ai aussi eu l’occasion de collaborer à l’écriture d’une pièce de théâtre nommée Xaar Yalla.

Je connais aussi le monde culturel pour avoir fréquenté ou siégé dans les organes de nombreux théâtres ou structures : Théâtre National, Charge du Rhinocéros, Article 27, Botanique…

Toute ma vie, j’ai travaillé de près ou de loin avec des artistes. C’est un lien dont je ne me pourrais pas me passer sur le plan intellectuel et humain. J’y compte parmi mes meilleurs amis.

Pour avoir partagé occasionnellement leur travail ou leur vécu, je pense pouvoir témoigner d’une expérience concrète des difficultés qui sont les leurs au jour le jour. Cette difficulté, singulièrement pour les artistes de scène, est de nature administrative et sociale : l’État les voit d’abord comme des personnes ne travaillant pas entre deux contrats, donc comme des chômeurs améliorés. Eux se voient comme porteurs de sens, de lumière, estiment endosser un rôle important dans la société, qui doit se voir reconnaitre sa spécificité par une protection accrue vis-à-vis de la précarité.

Et ils ont raison.

Il y a quelques années, en tant que chroniqueur pour la Première, je publiais un texte intitulé « J’aurais voulu être un artiste… ou pas ». J’en reproduis un long extrait ici, parce que je pourrais en réécrire chaque ligne aujourd’hui encore (et puis, bon, c’est mon texte, après tout…) :

« Dans la velléité de limiter les droits des artistes, il y a un sous-entendu : les artistes énervent. Ils énervent parce qu’au fond, tout le monde aurait bien voulu être un peu artiste. 

Et les gens qui vivent leur passion jusqu’au bout et qui s’en donnent les moyens, ça énerve tous ceux qui voudraient bien, une fois de temps en temps, tout plaquer, crier leur rage contre l’univers, chanter leur vie. Déjà que la plupart de gens se traînent tôt le matin vers un boulot qu’ils n’aiment pas. 

Alors quoi ? Il faudrait en plus cotiser pour permettre aux artistes de s’amuser et de refaire le monde sur scène, en sessions de studio, entre deux concerts ou deux chapitres d’un roman rédigés en peignoir de bain un café à la main ? Alors que la culture est déjà un domaine ultra subventionné ? Alors qu’on sue déjà pour les chômeurs, les prépensionnés et les demandeurs d’asile ? Alors que c’est la crise ? On doit aussi cotiser pour nourrir des bourgeois-bohèmes qui, en plus d’être heureux, sont imbus de leur soi-disant talent et nous assomment de leurs perpétuels messages subversifs ?

C’est peut-être dans ce discours larvé, rarement exprimé comme tel mais bien présent, que réside le malentendu. Des artistes, j’en connais un certain nombre. Je n’en connais aucun qui soit réellement à l’aise avec ce statut dont l’idée est, après tout, de vous faire dépendre d’allocations de chômage entre deux contrats, dans un lien entre emploi et culture qui n’a rien d’évident. 

Je n’en connais aucun qui soit capable de faire correspondre exactement une période de création artistique, quelle qu’elle soit, avec une prestation relevée sur une fiche de paie. Je n’en connais aucun qui n’ait jamais oscillé un jour entre culpabilisation et interrogation sur la manière d’accorder son talent avec les miettes de reconnaissance offertes par la société. 

On a parfois l’impression que les autorités – et derrière elles le public – raisonnent comme s’il n’y avait que d’un côté des stars, de l’autre des profiteurs organisés. Bien sûr, ces deux groupes existent. Mais l’immense majorité n’est ni d’un côté ni de l’autre. Les artistes sont objectivement difficiles à faire rentrer dans les clous parce qu’ils ont choisi une vie hors des clous. 

L’esquisse pastel de l’artiste bohème mérite d’être quelque peu grisée. Se lancer dans une carrière d’artiste c’est en général faire le choix d’une vie précaire faite de bouts de ficelles et sans garantie. Le succès est un menteur aléatoire. Il bénit les médiocres et ignore les génies avec la même énergie.

Oui, les artistes sont bel et bien des travailleurs, et cela ne les empêche pas de prendre régulièrement du plaisir à ce qu’ils font. Certes, il y a des moments jouissifs où l’adrénaline d’un succès ou d’un échange réussi vous gonfle la poitrine à l’hélium… 

Mais pour ces quelques instants fugaces, que de souffrances. Car créer c’est bel et bien souffrir. C’est se forcer à sortir ses tripes, à percer une barrière de pudeur, un hymen d’humilité qui vous pousse à sortir sur l’espace public et à vous proposer en représentation de vous-même. C’est oser assumer cette incroyable prétention d’être assez talentueux pour amuser les gens, les émouvoir, les distraire ou les faire réfléchir. 

C’est prendre ce risque magnifique de ne pas avoir de succès, de constater que partager un univers, donner vie à ce qui sort du fond de vous, ne parle en fait à personne d’autre que vous. C’est oser jongler avec son ego comme on jongle avec une grenade à fragmentation. Bref, créer c’est d’abord se faire mal.

Alors d’accord, sans doute gagnerait-on à ce que le système soit plus juste. Sans doute faudrait-il faire davantage concorder ce statut avec la réalité de la création. Sans doute gagnerait-on à glisser de l’obligation de moyens – rechercher un job – vers celle de résultats – qu’ai-je créé ou interprété durant telle période -, en valorisant mieux l’initiative. Mais le statut d’artiste, dans son principe, c’est la prime de risque que la société accepte de payer à ses garde-fous. Ça ne paraît, de ce point de vue, pas si cher payé. »

Aujourd’hui, j’ai la perspective de pouvoir œuvrer plus concrètement à l’élaboration d’un statut d’artiste digne de ce nom. Que propose Défi sur le statut d’artiste, pour ces élections du 26 mai ? D’abord, la formation que j’ai rejointe ne m’a pas attendu, heureusement, pour s’intéresser au sujet. DéFI a déposé un texte au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui a été rejeté par la majorité. En outre, à la Chambre des représentants, DéFI a cosigné des propositions de loi visant à améliorer le statut des auteurs.

Nous plaidons pour la mise en place d’un statut simplifié et viable qui permette aux artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles de vivre correctement. Il est nécessaire d’apporter des modifications au régime actuel : assouplir l’entrée dans le statut d’artiste, l’élargir à un plus grand nombre, accentuer la protection des artistes, ou encore corriger les critères permettant de bénéficier des avantages liés au statut.

Nous proposons que l’ONEM, en dialogue avec les fédérations professionnelles, les Communautés et les Régions, définisse les fonctions artistiques et techniques en accord avec la nature réelle de l’activité exercée par le travailleur, clarifie et harmonise les règles, en les rendant plus conformes à la réalité des situations.

DéFI souhaite aussi promouvoir une politique d’emploi artistique volontaire et ambitieuse. Les structures artistiques consacrent une part trop grande des montants alloués au secteur culturel à des tâches administratives ou purement techniques alors que la part revenant directement à la création et aux artistes évolue négativement. DéFI propose donc d’imposer une obligation d’emplois dans les contrats-programmes quinquennaux.

A l’instar d’autres dossiers qui me sont chers, comme le cours de philosophie et d’histoire des religions, le statut d’artiste fait partie de ces sujets qui n’apparaissent jamais comme prioritaires, s’évanouissant dans l’écume des jours. Je m’engage à le maintenir à l’agenda jusqu’à ce que soit trouvée une solution à la hauteur de l’engagement de celles et ceux qui marquent nos imaginaires en peuplant nos scènes.

2 thoughts on “#12. J’aurais voulu être un artiste (ou pas)

  1. Bonjour cher ami.

    Je t’ai croisé, ce jeudi, au Salon du Livre de Genève.
    Je suis auteur, poète et éditeur.
    Depuis 2015, je porte mes auteurs et je passe leurs livres en tant qu’éditeur. J’ai démarré avec 16 euros en poche !!! J’étais sans emploi… Membre de la Smart (photographie), j’ai connu aussi les difficultés des artistes pour « manger à sa faim » au quotidien…
    A ce jour, je suis toujours en auto-financement : pas de prêt bancaire, pas de subsides. Je réussis à avancer, un auteur à la fois, un livre à la fois, sur mes fonds propres et mes petits bénéfices… Mais c’est très très difficile…

    Soutenir financièrement un éditeur, par un subside d’aide à la publication, c’est préserver la culture, permettre de porter ses auteurs vers le public, ouvrir des portes pour passer les livres et surtout livrer aux lecteurs et lectrices des perles de poésies, des idées à partager, des réflexions à analyser ou tout simplement le plaisir de lire, une page à la fois…

    A l’heure où les politiques sont à l’écoute, à quelques jours du choix électoral, je lance ce message comme une bouteille à la mer…

    On ne sait jamais…

    Jean-Claude Lardinois
    jcl@editionsdurapois.com
    http://www.editionsdurapois.com

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