#11. Le cours commun de citoyenneté, de philosophie et d’histoire des religions est en enjeu de société capital

philo

Ceux qui me connaissent un peu le savent : c’est un dossier qui me tient à cœur depuis très longtemps. Bien qu’il n’en ait pas l’air, je pense même que c’est l’un des dossiers les plus importants de l’agenda politique. Qu’il justifierait à lui seul de se lancer en politique et faire bouger les lignes. Car, au-delà des polémiques et des difficultés administratives, il concerne directement notre vivre-ensemble et l’avenir de notre société. Il peut accomplir le travail de plusieurs dispositifs de lutte contre le racisme et les préjugés, et remplacer tous les forums ou assises de la diversité ou d’interculturalité possibles et imaginables.  Il incarne à lui seul une valeur forte de laïcité, de manière positive. J’ai nommé : le cours commun de citoyenneté, de philosophie et d’histoire des religions.

Défi propose, sur base du cours d’une heure existant depuis cette législature, de passer à un cours commun de deux heures de citoyenneté, de philosophie et d’histoire des religions dans l’enseignement officiel, en lieu et place des cours dits philosophiques actuels. Les écoles pourraient toutefois continuer à dispenser les anciens cours de morale et de religion, sur base facultative et en-dehors du cadre horaire, si les demandes des parents le justifient (la Constitution impose l’organisation de ses cours par les écoles, mais pas l’obligation de les suivre par les élèves).

Pourquoi ce cours ?

Il faut d’abord expliquer pourquoi un tel cours est important, et en quoi le système actuel montre ses limites, malgré l’avancée réelle qu’a constitué l’apparition d’une première heure. Le débat récurrent sur la philosophie à l’école déchaîne les passions et n’évolue que laborieusement ; et pourtant, il s’agit là d’un élément capital pour le vivre ensemble, bien plus important même que les polémiques récurrentes sur les signes convictionnel (même si je ne les néglige pas). Si l’on souhaite lutter à la fois contre le racisme et contre le repli identitaire, il ne faut pas se contenter de débattre de mesures d’autorisation ou d’interdiction de signes religieux ou convictionnels ; il faut s’intéresser aux causes qui poussent à se revêtir de signes ou à les rejeter, il faut confronter les opinions et les expériences, il faut forcer les mélanges et les rencontres, et les occasions pour les uns et les autres de connaître mieux la religion ou la conception philosophique de son voisin. Si on n’investit pas là-dedans, si on se contente de déclarations matamoresques sur les burkinis dans les piscines, on peut se faire plaisir un temps, on peut croire qu’on remporte une « victoire » dans un sens ou l’autre, mais en réalité, sur le long terme, on perd la bataille des idées parce qu’on se contente de braquer les positions et qu’on ne se donne pas les outils utiles pour faire évoluer les mentalités. Or, faire évoluer les mentalités, notamment celle qui fait en sorte que l’attachement à une religion est ressenti comme si fort qu’il doit prévaloir sur tout le reste, cela reste très difficile parce que nous avons un enseignement qui empêche structurellement cette rencontre, puisque le seul cours dédié spécifiquement aux questions essentielles est un filtre qui sépare les élèves selon leurs convictions ou celles de leurs parents.

D’abord, en effet, la plupart des élèves de rhétorique sortent de l’école sans aucune notion de philosophie ou d’histoire de la pensée, ce qui est pratiquement unique en Europe et constitue déjà un scandale. En effet la philosophie n’est pas un contenu, c’est une boîte à outils qui aide au décentrement, à la comparaison, à la nuance, à l’empathie et à l’écoute du point de vue de l’autre – et on voit à quel point on peut parfois en manquer. Mais en plus, l’organisation des cours de religion et de morale établit un processus unique de différenciation des élèves, en scindant la classe durant le seul cours portant précisément sur les questions essentielles pour regrouper les élèves en fonction de leur appartenance spirituelle ou laïque, ou celle de leurs parents. Autrement dit, un système paradoxal où, au nom de la pluralité, au nom de la pluralité on isole les cultures « dans leur coin », de manière hermétique, à l’heure où plus que jamais la rencontre des civilisations et des peuples est nécessaire… Comment s’étonner ensuite que, comme par hasard, des gouffres séparent les conceptions culturelles des uns et des autres ?

Philosophie, religions et citoyenneté

C’est pour cette raison qu’il nous faut un cours plein de deux heures qui supprimerait ce cloisonnement et proposerait, au bénéfice de tous les élèves, un bagage philosophique et spirituel commun. Un tel cours nouveau devrait non seulement être commun, c’est-à-dire accepter de mélanger les élèves, mais intégrer une triple facette : philosophie, citoyenneté et histoire des religions.

Pourquoi de la philosophie ? L’apport prédominant de la philosophie ne réside pas dans son contenu épistémologique, mais dans les outils de réflexion qu’elle propose. Il ne s’agit pas d’apprendre à penser, ni de donner un simple cours de contenu sur Platon ou Aristote, mais d’enseigner à manier des concepts, à examiner les choses de manière analytique ou synthétique, à proposer des grilles de lecture, bref à utiliser de manière générale et intellectuelle des méthodes que l’on retrouve dans bien d’autres domaines, à commencer par les mathématiques, les sciences sociales ou physiques. C’est dire qu’un peu de philosophie ne peut faire de tort à personne. Dans une société en manque de repères, dominée par l’immédiateté de l’information, la compétitivité et la globalisation des messages, offrir aux jeunes adultes toutes les clefs possibles pour se construire une personnalité en accord avec leurs aspirations personnelles et la complexité du monde est essentiel.

Pourquoi des religions ? Si l’apprentissage de cette philosophie s’accompagne d’une initiation à l’histoire des principales religions et doctrines spirituelles, on franchit en plus un cap primordial en termes de contenu. Fournir des outils est une chose ; ouvrir au monde en est une autre. L’être humain a toujours eu besoin de repères qui le dépassent, d’un horizon à l’avant-plan duquel il peut se figurer, d’un ciel rempli d’étoiles qui soit pour lui autre chose que le vide de l’espace. Même d’un point de vue athée, cette spiritualité est respectable et est une composante essentielle de notre humanité. L’histoire des êtres humains est indissociable de celles des idées, cultes et idéologies dans lesquelles ils se sont investis au cours des siècles. Pour cette simple raison, pour mieux nous connaître, l’histoire comparée des religions est un complément indispensable à la philosophie. La différence avec le système actuel, c’est qu’au lieu d’avoir un enseignement d’une religion destinée à un groupe de croyants au sein de l’école, vous auriez l’enseignement d’un bagage commun sur toutes les religions destiné à tous les élèves ; un monde où chaque élève, à 18 ans, saurait ce que c’est que l’Évangile, le Yom Kippour ou les cinq piliers de l’islam serait un monde où les tensions identitaires seraient moins fortes et dans lequel, à la fois, les religions feraient moins peur et où l’idée de laïcité serait mieux acceptée et mieux comprise. Il existe un bagage spirituel et philosophique commun de l’humanité, et je pense que l’aborder à l’école est un bon moyen que les petites identités religieuses ou culturelles ne servent pas de refuge identitaire plus tard, au point de devoir prévaloir, dans le chef de certains, sur tout le reste. Pour le dire autrement, un cours commun de philosophie et d’histoire comparée des religions permettrait non seulement de réduire le besoin et les marques de repli identitaire, mais permettrait aussi de faire baisser la tension autour de ces questions. Imaginons les débats d’actualité, imaginons les préjugés qui pourraient être ainsi démontés, à un âge où l’esprit critique se forme de manière décisive ! Un tel cadre ne constituerait-il pas une meilleure prévention contre les petites intolérances de tous les jours qui se trouvent aiguisées dans le climat actuel ?

Enfin, ce cours l’endroit où doivent se traiter les questions de citoyenneté et de démocratie, si précieuses dans le monde d’aujourd’hui : droits humains, débats sur les valeurs, justice, égalité entre hommes et femmes, évolutions numériques… Il s’agira ici de promouvoir l’esprit critique en toutes circonstances, en encourageant la prise de parole par les élèves, le débat, l’écoute d’arguments et la construction d’esprits libres, indépendants et critiques.

Les mentalités ont à présent suffisamment évolué pour permettre d’envisager de sauter enfin définitivement ce pas, en portant ce cours à deux heures et en en faisant une référence majeure du vivre ensemble en termes de contenu. Défi portera ce dossier essentiel.

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