#1O. Le génocide arménien, les idéaux et le bon côté de l’Histoire

fds-arméniensDepuis que j’ai rejoint DéFI, je suis parfois confronté à des interrogations des citoyens sur la ligne du parti. Pour moi, elle est très claire : centriste et frondeuse. Dans la recherche de l’équilibre et de la justice, dans la réconciliation du libéral et du social, mais nette et intransigeante sur un point capital, à savoir les droits humains. Et respectueuse de la parole donnée et devant à tout moment être à la hauteur de ses principes, en particulier quand c’est le plus difficile. Avant d’y adhérer, j’identifiais DéFI à une forme de courage, et je n’ai pas changé d’avis depuis : j’avais vu ce parti quitter comme un seul homme du MR lorsqu’il a considéré qu’il ne pouvait souscrire à une réforme de l’État absurde, ou lorsqu’il a dû choisir de refuser de suivre l’aventure hasardeuse du cdH en 2017. Ce courage doit même être assumé vis-à-vis des autres : nombreux sont les adversaires d’autres formations qui nous raillent sur notre « décumul intégral », et le fait que nous nous serions tiré une balle dans le pied. On verra.

Ce qui s’est passé au parlement fédéral cette semaine le prouve aussi, et démontre exactement ce qui nous distingue d’autres formations politiques. Car cette affaire de génocide arménien, sans mauvais jeu de mots, est loin d’être un « détail ». Elle démontre les limites des partis en termes de respect de leurs engagements face à la réalité électorale. Et elle montre la difficulté à trouver le courage d’aller au-delà de l’opinion de ses électeurs potentiels pour y préférer une question de principe.

En deux mots, de quoi s’agit-il ? Le gouvernement a proposé d’amender la loi Moureaux de lutte contre le racisme pour y inclure la pénalisation de la négation de génocides, quand celle-ci s’inscrit dans un registre d’appel à la haine (jusque-là, très bien), et si et seulement si une autorité judiciaire internationale l’a reconnue comme telle. Ce qui est le cas du génocide des tutsis au Rwanda, du génocide commis par le régime nazi, ou de la purification ethnique intervenue en Bosnie. Mais pas du génocide arménien, intervenu en 1915 et ayant conduit à la mort de 1.500.000 personnes, bien avant l’advenue d’une forme de justice internationale compétente. Bien avant, aussi, que le terme même de génocide ou de crime contre l’humanité ne soient théorisés et inscrits dans le droit. La réalité de ce génocide ne fait aucun doute : outre les historiens, y compris des historiens turcs, un très grand nombre d’institutions ont reconnu les massacres comme constituant un génocide. En ce compris le Parlement européen, le Conseil de l’Europe et, plus près de nous, la Chambre, le Sénat et le gouvernement belge.

Je sais que ce qu’on appelle les lois mémorielles font souvent débat ; est-ce aux politiques de faire l’Histoire et de légiférer sur elle ? Il y a quelques années, j’avais été invité à l’Oxford Union pour un débat sur le sujet, en tant que philosophe continental venant d’un pays qui compte des lois antinégationnistes dans sa législation, ce qui est, en effet, quasi inimaginable dans le monde anglo-saxon. J’avais pu notamment faire valoir que, comme la loi réprimant le racisme, les lois réprimant les propos négationnistes, s’ils s’inscrivaient bien dans un contexte d’appel à la haine et non de contextualisation historique, devaient être combattus par la loi parce qu’ils appartiennent à cette catégorie de propos qui dépassent le fait d’être des mots : ils ont ce qu’on appelle une fonction performative. Si on laisse impunément répéter qu’un massacre n’a pas existé ou n’a pas constitué un génocide, c’est-à-dire une velléité d’exterminer un peuple en tant que peuple, on s‘expose au fait que cette idée fasse son chemin, se légitime… et finisse par ouvrir la voie à ce que l’histoire se répète. C’est un point très important : comme j’ai pu le montrer ailleurs, la répression de propos racistes, discriminatoires ou négationnistes est certes une restriction de la liberté d’expression, mais qui ne se justifie que parce qu’elle protège des êtres vivants pouvant demain faire l’objet d’appels à la haine. Il ne s’agit donc pas seulement ici d’honorer les morts, mais de protéger les vivants.

Le génocide arménien est bel et bien concerné, car il fait en effet l’objet d’un négationnisme réel et dangereux. A partir du moment où il est reconnu comme tel par toutes les autorités de notre pays, le fait qu’il ne soit pas inscrit dans la loi est donc inacceptable, et ne peut donc se comprendre selon des motifs rationnels.

Cruelle coïncidence des calendriers : le 24 avril, le jour même où la proposition de loi était examinée en Commission, la commémoration annuelle du génocide arménien se tenait à Ixelles. Dans un discours ému et remarquable, le bourgmestre Ecolo Christos Doulkeridis a souligné combien ce que se jouait était important, et combien il était essentiel que le négationnisme du génocide arménien soit pénalisé. Invités à nous exprimer également, Georges Dallemagne (cdh) et moi-même, pour Défi, avons indiqué que depuis longtemps déjà nous avions déposé des propositions de loi et des amendements pour corriger le tir et inclure explicitement le génocide arménien. Michel De Maegd (dont je ne doute pas des convictions humanistes), pour le MR, a renchéri en affirmant sa solidarité avec le peuple arménien, et indiqué qu’il déposerait une (mystérieuse) proposition de loi.

Mais en politique, les faits sont têtus, comme dirait Lénine, et ces faits, les voici : ni le PS, ni le MR, ni Ecolo n’ont soutenu les amendements de DéFI et du cdh visant à inclure le génocide arménien. La loi sera votée en plénière avec le soutien des trois partis précités – et ce sera sans Défi, dès lors que le génocide arménien s’en trouve exclu. Créant une réalité juridique de déni de ce génocide, désormais rétrogradé comme génocide de seconde catégorie, qu’il est légal et permis de nier. Comme une gifle à la communauté arménienne, qui apparaît injustifiable.

Il n’existe aucune explication rationnelle à l’attitude des trois « grands » partis dans ce dossier, sauf à supposer que peut-être, hélas, des considérations communautaires l’ont emporté. Et c’est bien là le problème, et le cœur de ce qui caractérise la politique telle qu’elle devrait être : comme un enjeu de conviction de fond avant d’être un calcul électoral. Comme le faisait très justement remarquer le représentant de la communauté arménienne lors de la commémoration, la question du génocide arménien n’oppose pas les Turcs et les Arméniens, en tout cas pas les habitants contemporains de ces deux pays. D’abord parce que de nombreux Turcs, malgré la doxa officielle de l’État turc, reconnaissent la réalité de ce génocide. Mais surtout parce que ce dossier, comme tous les dossiers mettant en jeu le respect des droits humains face à la barbarie, qui peut prendre corps partout (il n’existe aucune nation, aucun peuple meilleur qu’un autre), concerne bel et bien toute l’humanité. C’est parce qu’un génocide et sa mémoire concernent tous les êtres humains qu’il faut pouvoir être courageux quand il s’agit d’être, dans ses actes, à la hauteur des discours faciles de promotion des droits de l’homme.

Car il est décidément plus facile de déclarer être du bon côté de l’Histoire que de s’y placer réellement.

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