#1. Politique

fds-défi« Mais qu’as-tu été faire dans cette galère ? »
« C’est courageux. Un sacré DéFI (ha, ha) que tu relèves là ! »
« Franchement : n’avais-tu pas davantage de poids et d’influence sur les débats de société aujourd’hui, comme directeur d’un organisme public indépendant, que demain comme éventuel député ? »

Depuis trois semaines, au milieu d’une multitude de réactions enthousiastes, quelques voix d’amis, visiblement inquiets pour moi (merci à eux), interrogent de la justesse de mon choix – pas le choix d’un parti en particulier, mais le choix d’entrer en politique, de franchir ce Rubicon dont on ne revient pas, comme s’il n’y avait en la matière que des voyages sans retour.

Un peu de témérité ou d’inconscience, oui, il en faut, pour faire de la politique aujourd’hui. Le métier est détesté, suspecté en permanence. Les réseaux sociaux, l’immédiateté ont rendu les exigences plus fortes, l’exposition davantage permanente. Surtout, nous vivons une crise de la représentativité sans précédent. Et ce n’est pas là seulement le fruit des affaires qui ont plombé la réputation des représentants politiques ; la démocratie élective se trouve elle-même contestée en tant que principe. On réclame des procédures, des mécanismes différents. On veut de la rapidité, des réponses immédiates – avec parfois une tentation d’überisation de la démocratie qui oublie l’intérêt du temps de délibération, de réflexion, de débat. On ne compte plus les scènes où des hommes ou femmes politiques se retrouvent sommés de répondre face à des gilets jaunes, des jeunes interpellant sur le climat ou simplement des citoyens en rue réclamant des réponses claires et immédiates, aussi immédiates qu’un clic de livraison sur Amazon. Et où, en face, tout raisonnement, tout discours rhétorique ne répondant pas dans les dix secondes à la question posée court le risque de se trouver démonétisé. « Vous êtes l’ancien monde ». Admettons, mais qui est le nouveau monde ?

La démocratie, c’est du temps long, de l’artisanat, de la délibération. La question de savoir si elle est adaptée au monde des écrans, du temps immédiat et des punchlines n’est pas anecdotique.

Pour se lancer dans un tel marigot, il faut donc une motivation solide et quelques bonnes raisons. Peut-être un brin d’inconscience, aussi. « L’instant de la décision est une folie », me rappelait aimablement Pascal Claude en guise d’au revoir sur la Première, en paraphrasant Kierkegaard.

Car d’un coup, c’est vrai, tout change. Du jour au lendemain. La veille, tu es un acteur relativement écouté, quelque peu respecté, dont on demande l’avis sur les sujets de société, dont on sollicite les chroniques, tu es dans le rôle de l’observateur qui plane au-dessus de l’actualité et qui décoche, en relative sécurité, ses flèches et ses avis sur tout et tout le monde. Le lendemain, tu entres dans l’arène, et tu découvres être une cible. Tout ce que tu diras sera empreint de suspicion, sera vérifié. Toute contradiction sera traquée. Aucune mesquinerie ne sera épargnée, et tu es toi-même poussé dans la tentation de devenir mesquin par mécanisme de défense. Même l’accès aux médias devient un challenge en soi. Tout semble soudain devenir calcul, rapport de forces. Je ne me plains pas, je le savais. Mais tout de même, le jetlag est impressionnant.

Quelle est la part d’ego inassouvi, quelle est la part de convictions réelles, quelle est la part d’envie de changer le monde ? Toute personne ayant un jour sauté ce pas étrange s’est posé la question.

Alors, en ce qui me concerne, pourquoi ?

J’ai écrit un petit ouvrage sur le libre arbitre (Lost Ego, PUF, 2017, pas cher), qui m’a appris que ce qui, en chacun de nous, finit par forger une décision est rarement comparable à un coup de dés, mais plutôt à un lent percolement. Il n’est pas si facile de déterminer les mobiles de nos choix, et souvent nous ne pouvons réellement le faire qu’a posteriori.

En un mot : je saute le pas parce que je pense que la solution aux problèmes que nous vivons n’est pas moins de politique, mais plus de politique. Et mieux de politique.

Avec le recul, je constate que ce qui m’a le plus décidé, c’est l’époque incroyable que nous vivons. Une accumulation de crises fortes, et auxquelles aucune solution ne paraît évidente. Crise sociale. Crise identitaire. Crise migratoire. Crise climatique. Nous sentons que tout peut basculer, mais nous ne savons pas dans quel sens.

Un populisme ambiant et rampant s’empare de nombreuses démocraties. On ne compte plus les gouvernements dirigés par des adeptes de slogans simplistes, qui parviennent à résumer la politique en un tweet, à éluder la complexité du monde, à faire fructifier les peurs des citoyens et à construire leur carrière dessus. On parle parfois d’un retour des années 30. C’est abusif, évidemment, car on sait que les choses ne se termineront pas de la même manière. Mais il y a des points communs évidents : le rejet du parlementarisme, l’appétence pour des hommes ou femmes fort(e)s et autoritaires qui protégeront le peuple des dangers qui le guettent (les migrants, la mondialisation, l’Union européenne, etc, biffez la mention inutile). La sensation qu’il faut se protéger du chaos, et que la complexité devient un luxe dont la politique devrait se passer.

Comment répondre à cette menace, réelle, de simplisme ? A ce populisme qui vient ? En réinvestissant la politique, et en parvenant à y amener de plus en plus de citoyens motivés. Pas nécessairement pour faire carrière, mais pour y consacrer un temps, un moment, un mandat, une responsabilité. Puis passer à autre chose. Que tout ceci se fluidifie. Que nous soyons de plus en plus nombreux à faire des allers-et-retours. A échanger entre entreprises, société civile, administration, associations, indépendants, à servir le bien commun à notre manière, pour un temps, et pourquoi pas, pour un temps seulement. Que la politique soit de plus en plus déprofessionnalisée. Et qu’il soit donc possible non seulement de s’y plonger facilement, mais d’en revenir. Bien sûr, sans doute, il faudra toujours que quelques professionnels continuent à y faire carrière et en maîtrisent les arcanes ; il faudra conserver un savant alliage d’expérience et de nouveauté. Mais le salut du pouvoir sainement exercé est de parvenir à puiser ses ressources sur le terrain, à rester en connexion. Nous avons besoin que de plus en plus de non-professionnels entrent en politique, y apportent quelque chose, et puissent aisément en repartir s’ils le souhaitent.

Puisse donc cette gigantesque contestation du politique ne pas emporter le bébé avec l’eau du bain : nos démocraties, aussi imparfaites soient-elles, sont les fruits d’évolutions séculaires, de réflexions de citoyens s’étant posé les mêmes questions que nous – comment articuler pouvoir et volonté du peuple, intérêt collectif et droits individuels, temps court et enjeux au long cours. Aussi imparfaite, aussi incomplète soit-elle, aussi nécessaire soit-il de la compléter, notre démocratie représentative mérite qu’on rappelle qu’elle nous a protégés du pire, qu’elle force la politique au temps long et à la délibération, qu’elle place des filtres entre émotions et décisions.

Je fais de la politique pour participer à la vie démocratique de mon pays, et parce que je pense être à une étape de ma vie où je peux apporter une différence, aussi modeste soit-elle. Mais j’en fais aussi pour que d’autres, beaucoup d’autres en fassent. Avec le (naïf ?) espoir d’être suivi. Il faut que de plus en plus de citoyens s’engagent, au moins pour un temps. Quel que soit le parti, quelles que soient vos convictions. Fonçons. Débattons. Décidons.

Et montrons que la politique, dans son sens le plus noble, vaut toujours la peine qu’on se batte pour elle.

6 thoughts on “#1. Politique

  1. comment ne pas applaudir à cette étape qui succède à la « philosophie politique » que je me réjouissais de lire à chaque « affaire » qui secouait notre époque.. quel que soit le parti que tu auras choisi, l’humain restera toujours essentiel à ton coeur,.. et ça c’est juste et universel. Que ce nouveau parcours puisse apporter à notre société équilibre, empathie et… pleine conscience.

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  2. Il est heureux de constater que des personnes de qualité, comme François De Smet, s’engagent pour la chose publique. Par ailleurs, le commentaire et la décision que je lis ci-dessus concernant la gestion du blog traduit une belle élégance intellectuelle.

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  3. Voici en tout cas une réflexion très intéressante sur la temporalité de la politique. J’espère de tout coeur que davantage de mandataires s’en inspireront à l’avenir. On sent en effet que pour beaucoup de mandataires, les diverses contestations auxquelles ils sont justement ou injustement confrontés les installent dans un état de panique peu propice à l’ébauche d’une vision de long terme.

    Construire une vision, c’est un travail de longue haleine, qui nécessite à la fois de construire sur des bases solides et de rester à l’écoute pour se remettre en question de manière permanente. C’est aussi la nécessité de garder une cohérence d’ensemble, et donc dans certains cas il faut oser le désaccord pour ne pas mettre en péril les valeurs sous-jacentes à la vision qu’on a pu construire (même si parfois les « accommodements raisonnables » que l’on fait avec soi-même sont plus confortables car nous permettent de sortir de l’ornière rapidement).

    Par ailleurs, ce qui est très intéressant dans votre cas, c’est que vous vous mouillez au sein d’un parti alors même que vous ne semblez pas agir selon une logique particratique, en tout cas au sens traditionnel du terme. D’où mon interrogation : n’a-t-on pas davantage d’impact en exerçant un rapport de force au sein d’un parti plutôt qu’entres partis ? Cela étant dit, cette ébauche de réflexion a clairement ses limites, et ne s’applique que pour un ensemble de partis relativement homogène.

    Quoi qu’il en soit, je vous souhaite une excellente campagne, et je ne peux que saluer la diversification de l’offre politique qui en découle 🙂

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