#18. Intervention au meeting de clôture – Kanal – 18 mai

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Chers amis,

Quel symbole fort que nous soyons précisément ici, à Kanal. Nous sommes exactement sur une célèbre frontière, une frontière intérieure que les habitants de cette Région connaissent bien : celle du canal. De nombreux bruxellois ne la franchissent jamais. Ce canal symbolise la fracture de notre ville et de notre Région. Oui, reconnaissons-le, il y a plusieurs Bruxelles qui ne se croisent pas. Il y a des quartiers entiers qui restent cloîtrés. Tant au nord qu’au sud. Tant à l’est qu’à l’ouest. Et ce n’est pas sain.

Alors, face à ce constat il y a deux attitudes possibles. La première c’est d’y résigner, parce qu’on trouve que ce n’est pas grave, ou qu’on y trouve une forme d’intérêt. Parce que le chacun chez soi, voyez-vous, c’est parfois pratique. Il enferme dans des attitudes de vie, dans des habitudes de vote. Ça permet à une certaine droite d’attiser les replis et les petites haines, de ne jamais sortir de certains quartiers cossus. Ça permet à une certaine gauche d’entretenir les différences, de flatter les particularismes. Ça permet de développer des langages différents selon les communautés ou les quartiers où l’on se rend. C’est ainsi qu’on se retrouve à faire des tracts spécifiques à telle ou telle communauté. Mais surtout, cela permet aux uns et aux autres de se présenter comme des victimes, et de refuser de remettre en cause la division elle-même.

L’autre attitude c’est de considérer que cette fracture n’est pas normale. Que nous devons agir pour que Bruxelles soit davantage que l’addition de quartiers différents, et soit un melting pot réussi. Nous devons transformer notre multitude, notre diversité en véritable richesse. Nous ne pouvons le faire que si cette diversité se mélange, et ne reste pas dans des ghettos mutuels.

Et ça, ça doit être le sens de toutes nos politiques : communales, régionales, fédérale, européennes.

Chez DéFI, nous agissons précisément pour rassembler ce qui est séparé. Rassembler l’esprit d’entreprise et la solidarité. Rassembler les quartiers et tirer le meilleur de la diversité. C’est ce qu’a fait Bernard Clerfayt à Schaerbeek, lorsqu’il a sorti cette commune de son image délabrée et divisée pour en faire aujourd’hui un symbole de vivre ensemble réussi.

C’est ce qu’a fait Didier Gosuin, en ramenant le chômage de 20 à 15% à Bruxelles, et le chômage des jeunes de 31 à 21%. Parce que c’est en alliant économie, emploi et formation, c’est en offrant un véritable avenir à la jeunesse de cette Région que nous luttons le mieux contre le repli sur soi.

Et c’est ce que nous ferons demain à tous les niveaux. Rassembler, faire œuvre de justice sociale et économique. Attaquer les causes de cet éparpillement, et non transformer ses symptômes en symboles.

Il n’y a pas à choisir entre combattre le racisme et les replis identitaires : il faut faire les deux.

Il faut combattre le racisme et les discriminations, car elles empêchent une partie de notre jeunesse bruxelloise de vivre des vies épanouies, elles les privent d’opportunités. Il faut combattre les replis identitaires parce qu’ils minent le vivre ensemble. Et il faut aussi investir dans des projets positifs, qui construisent des ponts, comme le cours commun de philosophie, de citoyenneté et des religions.

C’est vrai que chez DéFI, dans cette campagne, on l’a joué un peu à l’ancienne : on a écrit des programmes. Et on a osé mettre dans nos programmes des mots dangereux comme laïcité, intégration, migration, vivre ensemble. Mais jamais avec des formules toutes faites ou des facilités. Chaque fois avec des solutions. Chaque fois en construisant des ponts entre les uns et les autres.

Au niveau fédéral, nos priorités sont connues.

Il est temps de refaire de la Justice le troisième pouvoir qu’elle devrait pleinement être, en la refinançant correctement et en permettant aux plus démunis d’y accéder facilement.

Il est temps de donner à notre pays une nouvelle impulsion sur le climat. Pas seulement par l’une ou l’autre taxe, mais aussi en prenant la tête d’une coalition climatique européenne qui mutualisera les énergies renouvelables au profit de tous.

Il est temps de doter enfin ce pays d’une politique migratoire digne de ce nom : une politique qui protège les droits de manière inconditionnelle, mais qui dans le même temps organise les migrations, ouvre le champ de la migration économique et lutte enfin efficacement contre les trafiquants d’êtres humains.

Il est temps de réparer notre démocratie sociale abîmée depuis ces dernières années, notamment en rétablissant la concertation avec le secteur des soins de santé et de lutte contre de la pauvreté. Et en inventant une nouvelle fiscalité qui soulage enfin le travail et mette à contribution tous les types de revenus.

Et puis, il est temps de réinventer notre démocratie. Il faut en finir avec ce cycle de réformes de l’État sans fin, basées sur des demandes irrationnelles. Évaluons les dernières réformes. En particulier, la dernière, la sixième, que nous jugeons en ce qui nous concerne plutôt catastrophique. Qui peut réellement démontrer quelle a été la plus-value d’avoir divisé les allocations familiales ou le code de la route en trois ?

Il faut changer de logique et ne plus accepter de réforme de l’État à l’avenir que sur base d’une discussion rationnelle : qu’est-ce qu’une réforme va apporter de bien aux habitants de notre pays ? C’est la seule question qui doit compter. Nous nous opposerons donc évidemment au confédéralisme de la N-VA, qui n’est qu’une formule creuse pour davantage de régionalisation sans fin et sans autre objectif que la fin du pays. Voyons rationnellement comment améliorer le fonctionnement de ce pays. Et profitons-nous pour impliquer largement les citoyens.

Chers amis, notre formation occupe un espace unique dans le champ politique. Je ressens que des citoyens de plus en plus nombreux comptent sur nous. Mais il arrive que certains encore nous interrogent sur notre positionnement sur l’échiquier. A titre personnel, mais je suppose que nous l’avons tous vécu, j’ai déjà vu DéFI se faire traiter de parti « de droite » par la gauche, et de parti « gauchiste » par la droite. Ça prouve que nous sommes exactement là où devons être.

Mais peut-être faut-il mieux rappeler ce qui nous distingue des autres formations politiques. Je vous propose un jeu. Le jeu des différences. Par exemple, qu’est-ce qui nous différencie du PS ? Très certainement, le rapport à l’État et à la chose publique. Il ne nous viendrait par exemple pas à l’idée, chez nous, de voter contre une levée d’immunité d’un de nos parlementaires avec l’aide de la N-VA contre l’avis de la justice, ou de permettre des constructions aussi aberrantes que Publifin.

Qu’est-ce qui nous différencie du cdH ? Très clairement, la laïcité, surtout quand il s’agit de lier la parole aux actes, comme on l’a vu sur le dossier de l’avortement, qui n’est toujours pas complètement dépénalisé. Mais ce qui nous distingue, c’est aussi une forme d’attitude : tel un habile caméléon survivant à tout, le cdH parvient toujours à prendre la couleur du parti le plus fort du moment. Nous, nous restons sur notre ligne, nous respectons les accords conclus, et nous ne bazardons pas trois gouvernements pour des questions d’alliance. Et tant pis pour les conséquences : au moins nous resterons nous-mêmes.

Qu’est-ce qui nous différencie d’Ecolo ? Sur la gouvernance, sur les droits humains, objectivement nous sommes proches. Mais il y a le reste. La différence entre DéFI et Ecolo, à vue de nez, c’est environ 476 pages de programme. Ecolo a fait un programme de 109 pages tout mouillé, qui rassemble de larges engagements mais très peu de précisions. C’est ce qui permet d’entretenir le flou. Ecolo est pour le métro mais contre son extension – même s’il ne faut pas le dire trop fort. Ils sont pour l’économie de marché libérale… surtout si elle n’est pas trop capitaliste. Et ils ont quelques positions sur le vivre ensemble, certes, mais qu’il ne faut pas mettre en avant, et surtout pas – quelle idée ! –  dans un programme électoral.

Et enfin, qu’est-ce qui nous différencie du MR ? Nous ne partageons plus vraiment le même libéralisme. Notre libéralisme privilégie les droits et les libertés sur tout le reste. Même sur le socio-économique. Même sur les coalitions. Il n’y a rien de moins libéral que de ré-enfermer des familles avec enfants ou de renvoyer des Soudanais vers un pays où ils risquent la torture. Mais surtout, il n’y a rien de moins libéral que de gouverner avec un parti nationaliste qui veut la fin de ce pays, d’en être fier et de vouloir sans honte recommencer à le faire. Alors bien sûr, ce n’est pas l’humanisme du MR qui est ici en cause. C’est un parti démocratique. Je ne pense pas que ses membres se soient levés un matin en se disant que c’était une bonne idée de faire des visites domiciliaires ou de donner des visas humanitaires à la tête du client. Mais sur ce domaine comme sur tant d’autres ils ont laissé faire la N-VA. Ils lui ont laissé tous les leviers régaliens, ils l’ont laissée affaiblir l’État fédéral notamment par ces coupes inacceptables dans les services publics et dans la justice, ils l’ont laissée ronger cet État fédéral de l’intérieur, peut-être même plus efficacement qu’une septième réforme de l’État. La faiblesse qu’ils ont eue hier, ils l’auront toujours demain. Il faut le dire ici, même si je n’ai aucun plaisir à le dire : chaque voix pour le MR est un pas vers la N-VA.

Chers amis, il nous reste une semaine. Et je pense que nous sentons bien que tout devient possible. Une semaine pour convaincre. Une semaine pour remettre cette région, ce pays, et pourquoi pas ce continent sur des rails clairement plus justes. Une semaine pour réconcilier notre pays avec lui-même. Une semaine pour abattre nos frontières intérieures. Une semaine pour emmener les habitants de Bruxelles, de Wallonie, de Flandre, de tout notre pays vers des horizons empreints de justice sociale, de justice fiscale, de justice climatique. Une semaine pour rassembler, pacifier et gagner autour de nos valeurs : liberté, égalité, laïcité et justice.

Bonne fin de campagne à tous !

#17. La santé ne doit pas devenir un luxe

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J’ai représenté coup sur coup Défi à deux débats portant sur notre système de santé, organisé par des organisations de praticiens ou de terrain.

Freud disait qu’il y a trois métiers impossibles : soigner, enseigner et gouverner, parce que dans ces trois domaines une part d’échec est inévitable, et qu’on en a jamais fini. Ce sont trois professions qui enregistrent des hauts taux de burn out.

Il est frappant de constater l’inquiétude du milieu médical pour la pérennité dus système de soins en Belgique, pourtant considéré comme l’un des meilleurs au monde. Sa pérennité et – surtout – son accessibilité.

Quelques constats :

  • environ 8 % des ménages belges déclarent avoir dû reporter des soins pour raisons financières – soins médicaux, chirurgie, soins dentaires, médicaments sur prescription, soins de santé mentale, lunettes ou lentilles de contact.
  • d’après une récente étude de CLIMACS, 56% des jeunes médecins travaillent plus de 60 heures/semaines et 56% estiment avoir déjà eu conscience, pendant un stage, de ne plus être en état de poser un diagnostic ou un acte clinique.
  • Le gouvernement a appliqué une logique comptable, rationnelle, et donc brutale dans ce secteur. Sa réforme des hôpitaux en bassins, si elle est certes compréhensible dans son esprit, a cruellement manqué de concertation.

 

Quelles sont nos propositions pour sauvegarder notre système de santé et améliorer son accessibilité ?

  • Supprimer le numerus closus d’agrément INAMI et gérer l’offre médicale de manière cohérente

Les délais d’attente pour parvenir à certains spécialistes augmentent.

Le lien entre nombre de médecins et coût de la médecine n’a jamais été clairement établi. En revanche il y a une corrélation entre le nombre de médecins et le coût du système de santé ; si le nombre de médecins diminue, le nombre de malades peut augmenter. Et une pénurie de médecins généralistes amène une augmentation du nombre de malades et donc des coûts. Et malgré cela, comment le gouvernement limite-t-il les dépenses ? En limitant le nombre de médecins. Avec en plus une base arbitraire de 60/40 sans cadastre. Dans notre philosophie, limiter l’offre médicale n’est justifiable que si on démontre que un grand nombre de médecins a un impact sur la qualité des soins. Ce qui intellectuellement pourrait se concevoir, par exemple s’il y a tellement de médecins qu’on n’arrive plus à se former, à rester au niveau, comme un pilote de ligne. Mais ce n’est pas du tout la situation actuelle.

Nous souhaitons aussi un cadastre des médecins mis à jour, l’affectation provisoire de numéros INAMI, aider au niveau régional l’installation de médecins généralistes dans les zones rurales, et aider les jeunes médecins en faisant respecter la loi réglementant le temps de travail.

  • Garantir l’accès à un poste médial de garde sur l’ensemble du territoire, qui sont très utiles en Wallonie dans les zones rurales

Couvrir tout le territoire (un poste pour environ 400.000 habitants – passés à 300.000 dans l’accord médico-mutualiste) en termes de postes médicaux de garde.

  • Diminuer le maximum à facturer en commençant par les revenus les plus faibles

Le maximum à facturer varie en fonction du revenu net imposable du ménage perçu 3 ans auparavant. Les mutualités tiennent à jour les frais médicaux de leurs membres. Si ces frais  dépassent le montant maximum de l’année en question, les mutualités les remboursent automatiquement, une fois par mois. Les affiliés n’ont rien à faire : le plafond applicable est fixé par un échange d’informations entre l’Inami, la mutualité et l’administration fiscale.

Voici les plafonds en vigueur en 2019 et les modifications que Défi entend y apporter :

Tranches de revenus Plafonds actuels Proposition de Défi
de 0,00 à 19.003,89 EUR 477,54 EUR 300,00 EUR
de 19.003,90 à 29.214,93 EUR 689,78 EUR 600, 00 EUR
de 29.214,94 à 39.426,00 EUR 1.061,20 EUR 1.000,00 EUR
de 39.426,01 à 49.211,59 EUR 1.485,68 EUR 1. 480, 00 EUR
dès 49.211,60 EUR 1.910,16 EUR 1.910,00 EUR

En dessous de 19.000 euros nets par an, les personnes ne devront donc plus payer de  ticket modérateur dès qu’elles atteindront 300 euros de dépenses par an.

En ce qui concerne les maladies chroniques, Défi souhaite ramener le plafond à 150,00 € pour les revenus les plus faibles ( en -dessous de 19.003,89 €). Pour les autres tranches de revenus, la réglementation actuelle resterait inchangée, à savoir : Le plafond est diminué de 100 EUR pour une année x si :

  • soit le total des parts des frais à charge (tickets modérateurs) d’un des membres du ménage s’élevait à 450 EUR (montant indexé)  au moins, par an, au cours des 2 années calendrier précédentes
  • soit un membre du ménage bénéficie du « statut affection chronique » pendant cette année x.

 

  • Développer une offre de soins et services à domicile suffisante, efficace et accessible, notamment grâce à une assurance dépendance. Privilégier le maintien du patient à domicile n’est pas une mesure budgétaire. C’est surtout la solution la plus appréciée du patient.  Certes, c’est souvent la solution la moins coûteuse, mais les économies qu’elle permet de réaliser dans le budget “Hospitalisation” doivent être réinvesties dans les soins à domicile.

 

  • Modifier certaines habitudes de prescription et de consommation, notamment par la vente de médicaments à l’unité ou le service de visiteurs médicaux indépendants.

 

  • Octroyer un statut social spécifique à l’aidant proche avec maintien des droits à la sécurité sociale durant toute la période de soins et prestations valorisées, notamment pour l’ouverture du droit à la pension.

 

  • Garantir un revenu propre à la personne en situation de handicap. C’est un droit individuel qui ne peut être subordonné aux revenus des parents ou du conjoint. Son montant doit être calculé sur la base du degré de handicap et des besoins spécifiques de la personne. Ce revenu propre, sous forme d’allocation unique, doit être complété par la garantie d’accès à des prestations d’assistance (budget d’assistance personnelle). Il ne s’agit pas là  d’un revenu supplémentaire pour la personne en situation de handicap, mais de la prise en charge de dépenses de prestations qui doivent être justifiées.

En savoir plus ? Allez voir notre programme !

#16. Renforcer la lutte contre les discriminations

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Le saviez-vous ? DéFI a développé un ambitieux programme de lutte contre les discriminations. Celles-ci constituent toujours un frein important dans la vie de nombreux de nos concitoyens. Nos principales mesures:

  • Soutenir le travail d’Unia, le centre interfédéral pour l’égalité des chances, et élargir ses compétences aux discriminations linguistiques qui sont illégales et font l’objet de plus de 130 signalements par an mais ne peuvent être traitées par Unia qui n’a pas cette compétence actuellement.
  • Assurer l’autonomie des personnes en situation de handicap en appliquant les prescrits de la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées du 13 décembre 2006 et leur garantir ainsi l’accessibilité aux infrastructures, à l’information et aux services.
  • Établir avec le secteur un code de bonnes pratiques afin d’éviter les discriminations (« délit de faciès ») dans les lieux de sortie.
  • Élaborer une concertation de l’ensemble des acteurs mobilisés dans la lutte contre le racisme en vue d’élaborer, ensemble, un plan d’action interfédéral contre le racisme, la discrimination raciale, l’antisémitisme, la xénophobie et l’intolérance. Ce plan devra notamment inclure la lutte contre le phénomène grandissant qu’est la cyberhaine.
  • Développer des peines alternatives en cas d’infractions aux lois sur le racisme et la xénophobie vu que les peines de prison ne sont pas effectuées.
  • Suspendre les droits politiques en cas de condamnation pour des faits de racisme.

 

Quelques mesures plus en détail:

– Elaborer un plan d’action interfédéral contre le racisme

En 2001, à l’occasion de la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance (Durban I), la Belgique s’est engagée à élaborer un plan d’action interfédéral contre le racisme.

Pourtant, face à l’importance de discriminations fondées sur des critères raciaux, il n’existe pas de coordination entre l’Etat fédéral et les entités fédérées quant aux actions à mener pour les combattre.

Par conséquent, DéFI prône, dès la constitution des prochains gouvernements, la concertation de l’ensemble des acteurs mobilisés dans la lutte contre le racisme en vue d’élaborer, ensemble, un plan d’action interfédéral contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance. Ce plan devra notamment inclure la lutte contre le phénomène grandissant qu’est la cyberhaine.

– Interdire le profilage ethnique

Alors que les agents de police doivent s’abstenir de toute forme de discrimination, il s’avère que la police pratique parfois le profilage ethnique.

Il s’agit, pour la police, d’utiliser, sans justification objective et raisonnable, des motifs tels que la race, la couleur de peau, la langue, la religion, la nationalité ou l’origine ethnique dans des activités de contrôle, de surveillance ou d‘investigation.

Cette pratique constitue un frein à la qualité et à l’efficacité du travail d’enquête et de maintien de l’ordre de la police qui a également pour effet de détériorer les relations entre la police et les groupes visés, voire de traumatiser ces derniers et ce, alors que la collaboration de la police avec tous les groupes de la société est essentielle pour combattre la criminalité.

Par conséquent, DéFI prône:

  • la modification de la loi sur la fonction de police pour y inclure l’interdiction de la discrimination directe ou indirecte sur la base d’un des critères protégés par les lois anti-discrimination;
  • la généralisation de la formation “Behaviour Detection Officer” aux policiers travaillant dans des endroits très fréquentés et plus uniquement les gares et aéroports comme c’est le cas actuellement. Ce profilage prédictif permet aux policiers de repérer, dans un lieu public, les comportements déviants. On entend par « déviant » un comportement qui s’éloigne de ce que l’on peut attendre d’une personne « normale » dans ce type de contexte;
  • la dispense, à tous les agents de police, d’une formation relative à la manière de réaliser des contrôles d’identité dans le respect du principe d’égalité et d’interdiction de la discrimination, conformément à l’article 40 du Code européen d’éthique de la police;
  • l’obligation à charge des agents de police qui procèdent à des contrôles d’identité d’en indiquer les motifs dans un rapport à l’aide d’un formulaire qui devra être transmis au Comité P pour rédaction d’une synthèse qui devra, chaque année, être présentée à la Chambre des représentants pour débat. La personne contrôlée devra quant à elle recevoir la copie de ce formulaire (le récépissé);
  • la mise en place d’enquêtes impartiales sur tous les cas d’usage excessif de la force, y compris lorsque de tels actes sont motivés par le racisme;
  • l’évaluation du recours au profilage ethnique par les forces de police, notamment par la biais d’une étude approfondie du Comité P, par analogie au travail du “Home Office” au Royaume-Uni;
  • la réalisation d’une enquête de perception des citoyens les interrogeant sur les relations avec les services de police;
  • la sensibilisation des citoyens quant à leurs droits (recours contre arrestation indûment motivée, etc).

– Assurer l’enregistrement et le suivi des plaintes pour faits de racisme ou de discriminations

Depuis 2013, une circulaire invite les service de police à désigner un fonctionnaire de référence au sein de leur zone. Ce fonctionnaire, vu comme une personne de confiance ou un interlocuteur privilégié, a pour mission de recueillir les témoignages des victimes de discriminations et de délit de haine et d’enregistrer ainsi leur plainte. Ce policier doit avoir bénéficié au préalable d’une formation relative à la législation applicable mais aussi à l’accueil des victimes.

Or, la police fédérale et certaines zones de police ne disposent toujours pas de fonctionnaire de référence, de sorte que les policiers se retrouvent démunis et ne savent pas toujours comment réagir face aux victimes. Parmi les fonctionnaires désignés, certains sont insuffisamment formés et ne disposent pas d’un descriptif de fonction précis.

DéFI propose par conséquent:

  • d’élaborer, en concertation avec les chefs de corps, un descriptif de fonction précis décrivant les tâches et les missions du “fonctionnaire de référence”;
  • d’organiser des formations régulières et continues pour ces fonctionnaires;
  • de désigner un fonctionnaire de référence  dans chaque zone de police;
  • d’établir et d’actualiser une liste rassemblant, par zone de police, les coordonnées des fonctionnaires désignés et de la publier sur le site des communes concernées.

– Suspendre les droits politiques en cas de condamnation pour des faits de racisme

Par l’octroi des droits politiques à tous les individus, la démocratie permet à toutes les opinions de s’exprimer, à toutes les tendances idéologiques, philosophiques ou religieuses d’être représentées dans toutes les autorités publiques et de participer à tous les niveaux du pouvoir.

Cependant, si ces libertés sont exercées de manière abusive, cela peut entraîner des menaces pour la démocratie elle-même.

C’est pourquoi, il convient de veiller à ce que les citoyens dont les opinions sont fondées sur la discrimination, le racisme, la xénophobie, ou la négation du génocide commis par le régime national-socialiste pendant la Seconde Guerre mondiale ou toute autre forme de génocide ne puissent utiliser leur droit d’éligibilité à l’encontre des valeurs démocratiques.

DéFI propose par conséquent que la peine accessoire portant interdiction du droit d’éligibilité pour un terme de cinq à dix ans soit automatiquement rendue dès qu’une peine de prison, même assortie d’un sursis partiel ou total, est prononcée sur la base de la loi du 23 mars 1995 pénalisant le négationnisme, ainsi que des lois du 30 juillet 1981 tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie et du 10 mai 2007 tendant à lutter contre certaines formes de discrimination.

– Développer des peines alternatives en cas d’infractions aux lois sur le racisme et la xénophobie

En ce qui concerne les délits à caractère raciste ou xénophobe, les peines de prison sont rarement prestées ou efficaces.

C’est ainsi qu’Unia, le Centre interfédéral pour l’égalité des chances, souhaite voir développer des peines alternatives  afin de prévenir ou de limiter le risque de récidive.

DéFI souhaite par conséquent permettre au juge de condamner l’auteur de la discrimination à un accompagnement, à une formation ou encore à une sensibilisation au racisme, à la xénophobie ou à la lutte contre les discriminations.

– Étendre la possibilité d’aggravation de la peine à certains délits lorsqu’ils ont été inspirés par la haine

Pour un certain nombre de délits, une aggravation de la peine est possible ou obligatoire si l’un des mobiles est constitué par la haine, le mépris ou l’hostilité à l’égard d’une personne en raison d’un des critères protégés par la loi (sexe, nationalité, couleur de peau, etc).

Cette aggravation de la peine n’est par contre pas prévue pour d’autres délits qui pourraient pourtant, eux aussi, être inspirés par un motif abject et justifier ainsi une réponse pénale plus forte.

DéFI propose par conséquent d’étendre la liste des infractions justifiant une aggravation de la peine lorsqu’elles sont inspirées par la haine à des infractions non-encore incluses dans cette liste comme l’assassinat, l’abus d’autorité, les menaces, la torture, le traitement inhumain ou dégradant, le vol commis à l’aide de violences ou menaces et extorsions.

– Augmenter le caractère dissuasif des sanctions

Selon la Commission fédérale d’évaluation des lois anti-discrimination, les montants forfaitaires d’indemnisation que doivent payer les auteurs d’infractions sont insuffisants pour présenter un caractère réellement dissuasif.

En dehors des relations de travail, le montant de base fixé par la loi est de 650 euros, montant qui peut être porté à 1300 euros dans certains circonstances. Ces montants ne sont, en outre, pas indexables.

Par conséquent, DéFI propose d’augmenter les montants forfaitaires d’indemnisation prévus par la loi en cas de discrimination en dehors des relations de travail et d’assurer leur indexation.

– Étendre les compétences d’Unia aux discriminations linguistiques

En droit belge, les discriminations directes sur la base de la langue sont officiellement illégales depuis 2007, au même titre que les discriminations sur la base du sexe, de la couleur de peau, de l’orientation sexuelle, de la religion, etc.

Toutefois, et comme l’a encore souligné la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) du Conseil de l’Europe, aucun organe n’a encore, à ce jour, reçu la compétence légale pour lutter contre ce type de discriminations. En effet, la langue a été expressément retirée des compétences du Centre interfédéral pour l’égalité des chances et ce, sans aucune justification objective.

Il en ressort que, chaque année, Unia reçoit près de 135 signalements pour discriminations sur la base de la langue, signalements que la loi ne lui permet pas de traiter.

Pour DéFI, comme pour la Commission fédérale d’évaluation des lois anti-discrimination, cette situation revient à créer une discrimination parmi les discriminations qui n’est pas acceptable.

DéFI propose par conséquent d’élargir les compétences d’Unia aux discriminations linguistiques.

Les victimes de telles discriminations pourront ainsi, par le biais d’Unia, intenter des actions judiciaires.

– Mieux tenir compte des discriminations multiples

Aujourd’hui, si un justiciable a fait l’objet d’une discrimination basée sur plusieurs motifs – comme c’est le cas pour 23% des cas rapportés à Unia – il devra les distinguer dans son action en justice.

Dans la pratique, la victime de discrimination multiple doit donc “choisir” un aspect de son identité comme motif de discrimination,  ce qui ne permet pas de sanctionner le caractère aggravé que représente une discrimination multiple et par conséquent d’indemniser correctement la victime à la hauteur du préjudice réellement subi.

Un tel choix ne permet pas non plus de prendre en cause la dimension “intersectionnelle” d’une discrimination, c’est-à-dire où plusieurs motifs de discriminations interagissent les uns avec les autres, avec certains motifs qui pèsent plus ou moins dans la discrimination que d’autres.

Une sanction accrue est pourtant d’autant plus nécessaire que les discriminations multiples touchent des personnes particulièrement vulnérables du fait de leur appartenance à plusieurs groupes considérés comme fragiles.

DéFI propose par conséquent de s’inspirer du décret flamand du 10 juillet 2018 en introduisant le concept de discrimination multiple dans la loi et de la législation roumaine en la sanctionnant comme une circonstance aggravante.

– Intensifier la lutte contre les discriminations dans les lieux de sortie

Malgré les lois anti-discriminations, la discrimination de citoyens d’origines plurielles, et en particulier des jeunes, à l’entrée des discothèques et autres lieux de sortie, est une réalité à laquelle de nombreux jeunes semblent s’être résignés.

Les motifs pour interdire l’accès sont très flous. Il ne s’agit pas d’une interdiction radicale et absolue, mais bien d’une admission sélective et préventive, “pour éviter une baisse de la fréquentation du lieu.”

S’il est permis aux portiers de faire le tri en fonction de la tenue vestimentaire, du comportement, de la consommation d’alcool et de drogues, ou de la taille d’un groupe pour maintenir le calme et l’ordre, les limites du “délit de faciès” sont très vite franchies.

Comme pour tous types de discrimination, le nombre de plaintes est souvent bien en-deçà de la réalité. Le nombre de condamnations est, en outre, très faible et les condamnations effectivement prononcées le sont généralement à l’encontre des portiers, à l’exclusion des exploitants des établissements pourtant également responsables.

Pour DéFI, il convient de mettre fin à ces pratiques de nature à nourrir un sentiment légitime de révolte et d’exclusion, à mettre à mal le sentiment d’appartenance à la société et à miner la cohésion sociale.

Par conséquent, DéFI propose:

  • d’édicter, en concertation avec le secteur concerné, un code de pratiques de sélection claires, non discriminatoires et autorisées parce que fondées sur des motifs justifiant l’interdiction d’entrée préventive;
  • d’intensifier la sensibilisation du grand public aux lois anti-discriminations.

– Evaluer la Stratégie interfédérale d’intégration des Roms

En 2012, la Belgique a adopté une Stratégie nationale d’intégration des Roms. Sept ans plus tard, la situation des Roms, et en particulier des jeunes et des femmes roms, reste extrêmement précaire.

DéFI demande par conséquent que cette Stratégie soit évaluée afin de mesurer quels efforts doivent encore être consentis pour favoriser leur intégration dans la société .

– Réformer la Direction générale Handicap

Au sein du SPF Sécurité sociale, la DG Personnes handicapées propose des services essentiels   :

  • l’allocation de remplacement de revenus;
  • l’allocation d’intégration;
  • l’allocation pour l’aide aux personnes âgées (compétence régionale): pour la Flandre, la DG HAN s’occupe uniquement du volet médical; pour les autres régions, de l’ensemble du traitement;
  • les allocations familiales supplémentaires;
  • les cartes de stationnement;
  • les avantages sociaux et fiscaux.

Vu l’importance de ces services, il est impératif de garantir l’accès à une administration performante. C’est très loin d’être le cas depuis des années.

En 2011 déjà, 66 % des demandes traitées par le centre d’appel seraient restées sans réponse. L’introduction d’un nouveau logiciel en 2017 aurait encore aggravé la situation.

En mars 1017, la Secrétaire d’État Zuhal Demir (N-VA)  avait déclaré vouloir faire de ce dossier une priorité.

Près de 2 ans plus tard, en mars 2019, un collectif de professeurs de toutes les universités de notre pays a dénoncé l’inaccessibilité de cette institution, et surtout l’incidence de ces dysfonctionnements sur la vie quotidienne de personnes vulnérables, qui doivent attendre des mois pour bénéficier des aides sociales auxquelles elles ont droit… quand elles ne perdent tout simplement pas leurs droits pour cause de traitement tardif.

Un audit a révélé de nombreux problèmes :  absence d’objectifs et de critères de qualité, absence de monitoring interne, manque de compétences,… et a formulé des recommandations :

  • Définir des objectifs clairs sur la base des attentes du client, en assurer le suivi par le biais d’un exercice de rapportage à l’attention du management;
  • Traduire les objectifs pour toutes les équipes de base;
  • Définir des normes sur le plan de la qualité et des performances opérationnelles;
  • Continuer de préciser les procédures administratives et médicales afin d’éviter que le même travail soit effectué plusieurs fois (‘first time right’) et d’assurer l’égalité de traitement;
  • Développer une stratégie d’examen médical uniforme pour les dossiers « sur pièces » assortie de critères de qualité;
  • Préciser le fonctionnement des équipes autogérées et le rôle de facilitateur d’équipe;
  • Prévoir le rapportage nécessaire au niveau opérationnel et du management pour assurer le suivi requis et effectuer les ajustements nécessaires (statut des demandes en cours par produit et par étape du processus);
  • Prévoir le monitoring nécessaire pour répertorier les différents problèmes informatiques et les résoudre.

Pour DéFI, ces recommandations doivent se traduire en un plan précis. Des objectifs ont été fixés, mais la manière de les atteindre reste encore floue. Il est évident qu’il faut recruter, mais il faut aussi former, mettre en place des tableaux de bord, effectuer des contrôles de qualité – y compris par enregistrement des entretiens téléphoniques, comme cela se pratique déjà souvent dans le secteur privé.

DéFI mettra par ailleurs fin à une injustice flagrante; les droits devront à l’avenir être accordés de manière rétroactive lorsque l’administration est clairement responsable du retard des dossiers. Alors que le délai légal de traitement des dossiers est de 6 mois maximum – ce qui est déjà très long -, une grande proportion des dossiers souffrirait d’un délai de traitement oscillant entre une et deux années. Les responsables politiques doivent assumer les conséquences de l’inefficacité de leur administration.

– Mettre fin au “prix de l’amour”

Lors du calcul de l’allocation d’intégration, il est aussi tenu compte des revenus du partenaire de la personne handicapée. C’est ce que l’on appelle “le prix de l’amour”. Une partie de ces revenus est exonérée. L’exonération pour le “prix de l’amour” a été augmentée le 1er août 2018 : de 22.450,95 à 39.289,17 euros.

Par conséquent, DéFI veut supprimer le “prix de l’amour”. Il s’agit de garantir un revenu propre à la personne en situation de handicap. C’est un droit individuel qui ne peut être subordonné aux revenus des parents ou du conjoint. Son montant doit être calculé sur la base du degré de handicap et des besoins spécifiques de la personne. Ce revenu propre, sous forme d’allocation unique, doit être complété par la garantie d’accès à des prestations d’assistance (budget d’assistance personnelle). Il ne s’agit pas là d’un revenu supplémentaire pour la personne en situation de handicap mais de la prise en charge de dépenses de prestations qui doivent être justifiées.

– Développer l’accessibilité des bâtiments et des transports publics aux personnes en situation de handicap

La liberté de circulation est un droit fondamental. Cela signifie que chacun a le droit de circuler en tout sécurité. Or, lorsque les lieux publics et leurs aménagements ne sont pas réfléchis et adaptés à l’usage de tous, les personnes en situation de handicap n’ont pas la possibilité de participer pleinement à la vie en société. Trop souvent, elles parlent de la mobilité comme d’un rêve plutôt que comme une réalité.

Il apparaît en effet que la législation actuelle relative à l’accessibilité du bâti ne vise que les bâtiments nouveaux ou devant faire l’objet de rénovations importantes. Il apparaît, en outre et par exemple, que seuls 10% des bâtiments scolaires sont accessibles aux personnes en situation de handicap.

Par conséquent, DéFI prône l’élaboration, dans chaque Région, d’un plan d’action d’investissement visant à l’adaptation des bâtiments et transports publics aux personnes de handicap. Il découlera de ce plan une obligation pour les Régions de mise en accessibilité en faveur des personnes en situation de handicap.

 

#15. Les choix d’Emma

Texte proposé par Défi en réponse au « défi littéraire » lancé par Vincent Engel et Edoardo Traversa (UCL).

nouvelle

« Bienvenue sur notre antenne. Il est sept heures ! »

Mon smartphone connecté à une station de radio hurle et m’arrache à mes songes. En fait, c’est pas plus mal. Je courais au travers d’une forêt, sans but ni motif, et il fallait en finir. Je ne fuyais rien, je ne courais après personne. Les arbres étaient tout petits ou tout grands. La forêt n’était ni rassurante ni angoissante. Je courais dans le flou, et le sol était de l’ouate sous mes pieds. Seule. Sans lapin farceur ni grand méchant loup. Ni Alice ni Chaperon rouge. C’est curieux, les rêves. Le flou est le seul flux. On s’incarne partout, rien ne fait sens.

Et c’est épuisant.

J’ouvre les yeux et, encore dans la lancée dans mon élan forestier, je me relève très vite et bondis hors de mon lit. Parce que si je ne le fais pas je reste affalée une bonne demi-heure de plus. Or aujourd’hui je n’ai pas cette demi-heure.

Aujourd’hui, on réinvente la démocratie.

Je me douche, m’habille, et fonce dans la cuisine. Il y a déjà Xavier qui se mange un quignon de pain avec un ersatz bio de Nutella, qu’on appelle quand même Nutella parce que, franchement, ça ressemble quand même beaucoup à du Nutella. Je lui fais remarquer en souriant qu’il est vraiment addict, il me répond que ce n’est pas grave parce que c’est bio. Je lui dis, oui, c’est vrai, mais c’est pas du bio « A », label à la mode depuis deux-trois ans, qui est la nouvelle appellation bio des puristes comme moi qui constatent que tout est soi-disant bio mais pas forcément sain. Il soupire et on s’apprête à se lancer encore une fois dans notre grande discussion habituelle. Lui il me dit que ça fait déjà des années que tous les aliments sont « bio », ou sur emballage vert, et que c’est devenu un attrape-nigaud, une mode, une étiquette qui n’a plus de sens, que les industriels l’ont inventé comme ils ont inventé le hallal, le casher et le commerce équitable, et que comme tout le monde fait du bio tu peux même commander un menu hallal bio vegan commerce équitable au Mac Donald, et que tout ça est devenu ridicule, mais qu’on va pas se battre pour ça de grand matin, et est-ce que je ne veux pas plutôt une tasse de café parce qu’il vient d’en faire, du vrai comme au 20ème siècle, qui a coulé et tout, pas en dosettes.

Je lui souris parce que moi non plus je ne veux pas me battre. Je m’assieds, je prends la tasse de café qu’il me sert. Son odeur attise mes papilles. Je sens son arôme réveiller un à un mes nerfs et mes neurones. Moi, je sais à quoi je suis droguée mais j’assume.

– Tu vas faire quoi de beau, aujourd’hui, à part aiguiser ton cynisme ? je lui dis après ma salvatrice première gorgée.

– Je vais bloquer. Les examens arrivent, là, quand même. Et toi ? Ah mais oui, c’est vrai, c’est le grand jour ?

Le grand jour. C’est vrai que je casse les pieds de Xavier avec ça depuis un moment. Ses pieds et ceux de tous mes autres potes.

– Oui, j’ai l’impression que c’est l’aboutissement de quelque chose.

– Et Adélaïde, elle sera là ? Et Mehdi, Félicien, tout ça ?

– Oui, il ne manquera presque que toi.

Silence gêné. Car perlé de reproches. Il l’a bien compris. Il fait mine de se replonger dans son Nutella qui n’est pas du Nutella, sans conviction. Je baisse le regard.

– Je veux dire… c’est pas faute d’avoir voulu t’impliquer.

– C’est vrai. Vous m’avez bien cassé les noix, avec votre histoire de convention. Mais je n’y crois plus, j’en ai ras-le-bol.

– C’est surtout que tu t’es pris de passion pour tes études, que tu te vois déjà ingénieur civil, que tu as déjà trois offres d’emploi en poche et que la démocratie, le collectif, tout ça, ça ne t’intéresse plus.

– Ben voilà. J’aurais dû faire science po pour pointer à l’Onem, comme toi dans trois mois.

– Tu es mauvais. Et tu n’en sais rien.

– Tu es une naïve. Je t’ai vu tout donner dans cette histoire de Convention. Et en fait j’ai peur que tu te ramasses ça en pleine gueule. Que tu sois de nouveau par terre et que je te ramasse à la petite cuillère. Comme l’autre fois.

Coup bas.

Oui, Xavier m’a effectivement ramassée par terre. C’était il y a cinq ans. Dans la rue. On manifestait pour le climat. On avait 17 ans et on se retrouvait tous les jeudis dans les rues de Belgique. On brossait les cours pour le climat.

Enfin, pour être franche, au tout début on n’en avait un peu rien à foutre.

On brossait parce qu’on pouvait brosser, et qu’on avait le droit de crier dans la rue. C’était fun. Rigolo. Et puis ? Et puis on a discuté. On s’est renseignés, on a vu l’ampleur du carnage, les degrés en plus qui vont nous griller ou nous noyer ou les deux à la fois. Et on s’est ralliés à cette cause. Parce que bon, putain, quoi. En fait, les vieux, ils s’en fichent de nous, ils auront tous clamsé dans 50 ans. Mais nous, c’est notre avenir qui se joue.

Xav, déjà, pissait un peu contre le vent. « Ouais, super, vous vous êtes pas bougés pour les migrants qui crèvent en mer, pour les Rohingyas ou les Syriens, mais là comme il s’agit de vos gueules, on devrait tous se mettre derrière des banderoles et bouffer des carottes ? Vous seriez pas un peu égocentriques au fond ? ». J’avais envie de lui balancer des coups de genoux à l’époque. « Mais non, Xavier, c’est pour toi et tes enfants qu’on se bat, tu comprends pas ça ? »

Il avait beau râler, il avait suivi aussi, finalement. Pour la planète, un peu. Et pour mes beaux yeux, je crois, surtout.

On avait rencontré les autres lors des manifs à Bruxelles, puis Liège et Anvers. Medhi, Adélaïde, les autres. On était devenus super liés. On avait l’impression de refaire le monde. On s’était un peu fait peur dans la foule, et c’est là, effectivement que, un après-midi, je me suis cassé la gueule sur un pavé. Sans même courir, lamentable ; je suis juste maladroite, voilà. C’est là que Xav m’a ramassée. On savait bien que la politique ne pouvait pas tout changer, mais on avait quand même l’impression que les politiques avaient le pouvoir de changer les choses via l’adoption d’une loi climat. Quelques-uns parmi nous pensaient qu’il s’agissait juste d’appuyer sur un bouton, et que ces imbéciles de politiciens ne voulaient juste pas le faire parce qu’ils étaient déjà vieux et qu’ils allaient de toute façon mourir. Oui, je sais, vu comme ça c’est un peu basique, mais c’est vraiment comme ça qu’on se figurait les choses.

Je m’appelle Emma. Je suis étudiante. Et Xavier, c’est mon coloc.

Et aujourd’hui, c’est un grand jour. En cette journée ensoleillée d’avril 2024, on va dissoudre la Chambre. Joyeusement.

Je termine mon petit dej, je tape la bise à Xav, et je quitte notre petit appart ixellois. Je me rends au Parc Royal. Il y a un grand rassemblement de la Convention face au Parlement. C’est à la fois sérieux et festif : aujourd’hui, nos représentants ne discutent plus comme on le fait depuis quatre ans, mais on fait la fête. J’y retrouve Medhi et Adélaïde. On s’embrasse. On est heureux.

Quatre ans que je participe à la Convention. La Convention, c’est une organisation citoyenne mixte qui fonctionne depuis quatre ans. Et si aujourd’hui est un grand jour c’est parce que le travail est terminé. On a abouti ! On a un joli nouveau projet de Constitution, qui change tout.

Le processus est né en 2019, dès la mise en place de la nouvelle Chambre, après les élections. C’était une campagne électorale bizarre, un peu de ouf ! La première dont je me souvienne, en fait, puisque avant, la politique, je m’en fichais un peu, j’étais trop jeune. En fait elle avait commencé dès le mois de décembre, quand les jeunes ont fait leur marche chaque jeudi. On a bien vu que les politiques, ça les rendait un peu fous. Alors, même si je trébuchais sur les pavés de temps à autre, on a continué, parce que rien ne changeait. On ne comprenait pas que cette classe politique ne fasse rien pour le climat. Pourtant ce qu’on demandait était simple : on voulait une loi climat, qui force un peu tout le monde dans le pays à s’adapter aux enjeux climatiques. C’était pas compliqué, a priori, non ? Eh bien même ça ils n’ont pas été fichus de nous la donner !

Alors, aux élections de 2019, les partis traditionnels se sont tous pris le bouillon. Les partis citoyens ou qui n’étaient pas au pouvoir ont gagné. Alors là, du coup, grosse panique. C’était la première fois que je suivais une élection, à dire vrai, mais j’ai assez vite capté le principe : en Belgique, on comprend vite que personne ne gagne vraiment, et que personne n’a jamais tout-à-fait perdu. Lors des soirées électorales, c’est très clair. Personne ne reconnaît avoir perdu. Et surtout pas ceux qui ont perdu : il y a toujours moyen de dire que vous avez un peu moins perdu que ce qui était prévu. Ou que ce qu’on pouvait craindre. C’est important parce qu’il y a toujours moyen de gagner quand même, après, au jeu des coalitions. Et pour ça, même les partis qui ont perdu sont obligés de faire les malins aux soirées électorales parce qu’il ne faut pas avoir l’air d’un perdant pour gouverner.

Mais là, le 26 mai 2019, la gifle a été telle que très peu de gens ont pu vraiment oser dire « on a gagné ». Ils se sont presque tous retrouvés à dire « on n’a pas assez écouté le peuple, et les jeunes en particulier ».

Alors ils se sont mis à essayer de former un gouvernement fédéral (dans les Régions, c’est allé assez vite). Et on a vite compris que ça n’allait pas marcher tout de suite. Le paysage politique était « éparpillé façon puzzle » avait dit un politologue à la télévision avec des lunettes et une cravate trop grande. Mon paternel m’a dit que c’est une expression qui venait d’un vieux film, mais que c’était assez bien trouvé : les camemberts des journaux télés avaient plus de couleurs que d’habitude, c’était bien bariolé.

Alors le Parlement est entré en action. Le Parlement, c’est cette assemblée qui n’avait pas réussi à voter la loi climat – on s’en souvenait encore. Depuis lors, on a un peu mieux compris son problème : apparemment les parlementaires n’ont pas tellement l’habitude de fonctionner sans avoir un gouvernement à critiquer. La plupart du temps, le Parlement attend qu’il y ait un gouvernement qui fasse des projets, pour pouvoir le critiquer. Ce qui m’a toujours semblé bizarre parce qu’en fait, théoriquement, le vrai pouvoir, c’est lui. C’est là que des gens sont élus. Mais c’est comme s’ils étaient élus pour attendre, en fait. Puis, quand il y a un ministre qui dit une bêtise, il vient se faire poser plein de questions par les parlementaires devant les caméras. Et le ministre répond mais à la fin personne n’est content. C’est un peu bizarre comme fonctionnement, mais bon soit. Il paraît aussi que normalement les parlementaires votent des lois. Mais là aussi en général ils attendent qu’un gouvernement les leur envoie. Et s’ils n’ont pas de majorité pour voter des lois, ou s’ils s’ennuient, ils peuvent aussi voter des résolutions, c’est-à-dire des textes qui ne servent à rien sauf à dire qu’on voudrait bien faire telle ou telle chose ou exprimer telle ou telle indignation.

Et là, je ne sais pas, peut-être parce que le gouvernement traînait trop à se mettre en place, il y a des députés qui ont pris les choses en main et qui ont dit « et si on réécrivait la Constitution avec les citoyens ? Et si on avançait déjà sur du long terme ? Et si on formait une convention citoyenne mixte d’élus et de représentants ? ». Il y a un des partis au Parlement qui n’avait pas perdu et qui avait un truc comme ça dans son programme. Alors bon, évidemment, en temps normal, c’est le genre de projet qui ne tient pas dix minutes : « Oui, écrire une loi ou une Constitution avec les citoyens, c’est ça, allez, va jouer avec ta pelle et ton seau ». Mais là, comme tous les partis normaux étaient un peu par terre, ils ont été nombreux à se dire « pourquoi pas ? ». Ils ont lancé un grand appel à candidatures : tout citoyen de plus de 18 ans qui voulait participer à la Convention devait envoyer sa candidature. Puis hop, un grand tirage au sort a eu lieu parmi les volontaires.

Et j’y suis allée. J’ai envoyé ma candidature. Pourquoi ? Qu’est-ce qui m’a pris ?

Parce que je venais d’avoir dix-huit ans. Que j’étais hyper frustrée qu’on ne nous ait pas écoutés pendant nos marches sur le climat. Parce que c’était une belle main tendue, quand même. J’ai voulu entraîner Xav. Et les autres. Xav a pas voulu, parce qu’il disait que c’était du foutage de gueule institutionnel et que ça ne servait à rien. Les autres, ils n’y ont pas été mais ils suivent le processus de loin. J’aurais voulu être plus suivie, mais en fait c’est compliqué, parce que très vite, le quotidien reprend ses droits. Adélaïde, Mehdi, n’ont pas suivi parce qu’ils entraient à l’unif, parce qu’ils commençaient déjà à penser à l’après. Par paresse tout simplement, ou parce que le moment était passé.

C’est précieux, le moment. Il faut le saisir. Et si on l’a manqué, on s’en rend compte après, seulement. Juste après.

Et alors, pendant deux ans, on s’est vus. Par petits groupes, entre citoyens, puis avec des députés (des membres de la commission des réformes institutionnelles, le bidule du Parlement qui suit les réformes, et qui en général ne sort pas de ses murs et qui là pour une fois était tout content de le faire).

Alors ça avait beau avoir l’air foireux sur le papier… en fait, ça a réveillé une parole de dingue. Genre gilets jaunes, mais sans la colère, et avec du café et des gâteaux autour d’une table.

Je me souviens de ce petit vieux, qui râlait pour le montant de sa retraite, et qui s’appelait Gérard. Gérard avait peur pour ses enfants. C’est pour eux qu’il était là. Et parce qu’il avait un peu l’impression d’avoir dû la fermer toute sa vie.

Je me souviens de cette dame seule avec ses trois enfants, et qui ne parvenait pas à boucler ses deux bouts (ou à nouer ses fins de mois, je confonds toujours).

Je me souviens de cette jeune femme engagée dans l’associatif, parce qu’elle était l’une des seuls à parler d’autres personnes ; en l’occurrence, elle s’occupe de sans-abris à Bruxelles, et elle s’alarmait de leur forte augmentation dans les rues, et que c’était tout de même pas possible.

Je me souviens de ce jeune étudiant reprenant, comme moi, le flambeau du mouvement des jeunes pro-climat et disant qu’il fallait travailler avec ceux qui veulent travailler, et donc saisir le moment.

Je me souviens de ce monsieur qui venait d’obtenir la nationalité belge, qui en était tout fier et qui était frustré que la Belgique n’en soit pas plus fière que ça. Alors qu’il avait fui son pays en guerre des années plus tôt. « Je ne comprends pas que ce pays ne soit pas plus fier des migrants qui viennent ici. Il y a un sentiment de méfiance. Pourquoi vous n’êtes pas un peu plus contents qu’on vous rejoigne ? Pourquoi vous n’êtes pas un peu plus fiers de vous-même ? » Je ne savais pas. Je ne sais toujours pas. C’était une putain de bonne question.

Je me souviens de ce gilet jaune qui portait toujours sur lui son gilet jaune et qui se plaignait des taxes sur les carburants et qui était sûr qu’il suffisait de virer tous les politiciens pour que tout s’arrange. Mais qu’en attendant il venait ici parce qu’au moins on l’écoutait un peu et que le café n’était pas trop mauvais.

Je me suis dit aussi que, cette histoire de convention, c’était chouette, mais que forcément c’est ceux qui avaient le temps d’y aller qui y allaient. Genre les petits vieux, les sans-emploi et les étudiants comme moi. Pourtant le Parlement avait prévu des modalités : on ferait les séances le vendredi, les employeurs seraient dédommagés pour le temps où leurs employés participent à la Convention… Du coup il y avait bien quelques actifs motivés, mais pas en majorité.

Et pourtant, on a bossé dur. On a rencontré les députés chaque semaine, on a reçu l’aide d’experts. Notamment il y a un comité de scientifiques qui a procédé à une évaluation des réformes précédentes. Nous on se disait déjà qu’avoir quatre ministres du climat ça n’avait pas été super efficace, mais on s’est rendu compte que ce pays n’avait jamais été réformé sur une base un peu réfléchie. Par exemple : est-ce qu’il fallait vraiment diviser le code de la route ou les allocations familiales ? Ben en fait, non, ça ne sert à rien, sauf à rendre les choses plus compliquées, mais visiblement il fallait faire ça pour pouvoir former je ne sais plus quel gouvernement. Eh bien, vous me croirez ou pas, mais avant ça, personne n’avait songé à faire évaluer rationnellement les réformes précédentes. Jamais on n’avait réformé pour le citoyen. Et en fait, c’était un peu consternant, parce qu’on peut se demander vraiment à quoi certaines réformes ont servi, si ce n’est à rendre le pays encore plus compliqué, afin que tout le monde puisse ensuite se plaindre que ça ne marche pas et réclamer qu’on divise encore plus. C’est un mouvement infini que quasi personne ne remettait en cause. Sauf nous, cette fois, et c’était nouveau, et ça faisait du bien.

Les jeunes flamands qui étaient là étaient souvent du même avis. Pas toujours, mais souvent. Eux, les réformes, ils veulent bien, mais ils ont surtout envie que ce soit efficace. Régionaliser un truc juste pour régionaliser, c’est ridicule, si on leur prouve que ça peut marcher au niveau fédéral, alors why not, en fait. C’est un truc du passé, le communautaire, m’a dit Sven, un Gantois à lunettes sympa. Mais il faut convaincre les vieux, qui sont encore dans des combats identitaires démodés et sentant un peu le renfermé.

Bien sûr, certains nous voyaient tous comme de grands naïfs. Le truc avait un peu démarré entre les ricanements de quelques politiciens professionnels, comme si on nous avait donné un jouet. Eh bien, contre toute attente après trois années de débats passionnés dans tout le pays, la Convention a fini par accoucher d’une proposition de refonte de la Constitution!

On y propose des ajouts novateurs, comme le référendum. Mais attention : pas un bête référendum à pile ou face comme le Brexit ; plutôt un truc à l’irlandaise (oui, ce que les Irlandais ont réussi sur la question de l’avortement), où une question ne pouvait être posée par référendum que si le référendum était la fin d’un processus. La question devra d’abord être approuvée par une commission de la Chambre ou proposée par un grand nombre de citoyens ; elle ne pourra pas être contraire à la Convention européenne des droits de l’homme ; et elle devra faire l’objet d’un processus citoyen délibératif, avec assemblées et discussion, pendant au moins un an. De quoi éviter les campagnes trop émotionnelles.

On a aussi proposé la fédéralisation de quelques compétences, pour qu’on soit obligé d’avancer ensemble sur des sujets sur lesquels on n’avance plus correctement : le climat, la santé, les transports… Il y a même un projet de circonscription fédérale ! On a aussi rafraîchi la Constitution sur plein d’aspects vieillots.

La Convention a remis son projet de nouvelle Constitution à la Commission des réformes institutionnelles. La Commission a approuvé le projet, c’est-à-dire qu’elle a approuvé la liste des articles à réformer (presque tous, en fait, puisque c’est un grand nettoyage). Bien sûr, tous les partis ne sont pas ravis, mais il y a une majorité ! Et donc la Commission a approuvé la liste ! C’est cette liste qui est soumise en plénière à la Chambre ; si elle l’approuve, et que le Sénat et le Gouvernement le font aussi, alors le Parlement est dissous, et une campagne électorale démarre, avec comme objet notre nouvelle Constitution ! Comme ça la nouvelle Chambre qui sera élue sera pleinement légitime, et pourra approuver la nouvelle Constitution le plus simplement du monde.

Bon, ça c’est le scénario idéal, mais franchement on y croit. Il faut dire que, durant cette histoire de Convention, l’ambiance s’est nettement améliorée. Comme il y avait un processus citoyen en cours, et qui prenait son temps, l’atmosphère politique s’est détendue.

Parce que pendant ce temps-là, finalement, une fois la Convention lancée, un gouvernement a pu se mettre en place dès septembre (il paraît que c’est pas trop mal comme délai, si on compare aux fois d’avant, d’après mon paternel). Il a pris une série de mesures intéressantes (ben oui, tout ne peut pas et ne doit pas être changé dans la Constitution, hein). Notamment sur le climat : on a programmé la fin des voitures-salaires (il paraît qu’elles coûtaient plus de trois milliards), mais en atténuant les effets pour les travailleurs qui en bénéficient, grâce à un impôt sur le travail allégé et un petit impôt sur les revenus du patrimoine, les GAFAS et les transactions financières. Les régions ont aussi lancé un plan massif d’isolation des logements.

Et puis surtout, au rayon climat, la Belgique a pris le lead d’un partenariat européen tout neuf : le marché commun du renouvelable. C’est une idée aussi simple que géniale : on mutualise le soleil des Espagnols, le vent des pays du Nord, les autres énergies renouvelables d’un peu tout le monde au sein d’un même marché. Comme ça, quand il fait beau en Espagne, tout le monde peut profiter de son énergie solaire, transportée par câbles à haute tension. La Belgique a convaincu les autres pays parce que tout le monde se rendait compte que, à force de ne vouloir que du renouvelable tout en supprimant le nucléaire (ce qu’on va vraiment faire : on ferme la dernière centrale l’année prochaine, yes !), il allait y avoir un gros problème de rupture de charge, que même les Écolos ne peuvent pas résoudre tout seuls : l’électricité, tu dois la consommer tout de suite. Et comme en Belgique, on n’a pas beaucoup de soleil, ni beaucoup de place pour les éoliennes, mais qu’on est au centre de tout, et qu’on a un réseau diplomatique assez fort, le Gouvernement s’est dit qu’il allait lancer ça, un peu comme la CECA ou l’Euratom dans les années 50. Ça marche du tonnerre, si j’ose dire, et en plus le projet européen en avait bien besoin.

Du coup, dans cette vague un peu écolo, d’autres projets ont connu une belle accélération, dans les transports par exemple. Là il y a même eu quelques petits miracles – et ça, ça calme un peu tout le monde, surtout ici à Bruxelles. Miracle n°1 : on a un RER qui fonctionne ! On n’y croyait plus (mon père disait que le projet datait d’avant ma naissance et qu’il serait fini après sa mort, il a eu tort finalement, ouf). Et puis, un truc incroyable : on va inaugurer la ligne 3 du métro d’ici quelques semaines. Parce que le Nord de Bruxelles est en explosion démographique, et que les gens s’entassent tous les jours dans des lignes de tram et de bus surchargées. Comme ce dossier prenait trop de temps, juste après les élections de 2019 toutes les autorités se sont mises autour de la table. Parce qu’en fait ce qui prend du temps ce n’est pas tellement les consultations des riverains ou creuser le tunnel, c’est toutes les procédures entre les deux. Alors tout le monde en a eu marre, l’un des partis a dit qu’il était possible de faire ce métro en cinq ans, et finalement ils l’ont fait !

Et puis ce gouvernement a quand même réussi autre chose : il y a enfin un discours positif sur les migrants, et des actes qui vont avec ! Pendant des années, la migration c’était un champ de mines. On avait des hommes politiques qui jouaient sur les peurs des gens, qui voulaient nous transformer en forteresse, enfermer les familles avec enfants, renvoyer chez eux des citoyens qui risquaient d’être torturés… Il fallait un gros changement, et objectivement on l’a eu. D’abord la nouvelle ministre de l’asile et de la migration a aussi reçu la coopération au développement : ça a tout changé, car la migration n’était plus le job de l’adjoint du ministre de la police, comme avant, mais était une compétence ouverte sur la complexité du monde. Puis elle a dit très vite que, quelles que soient les difficultés et les dilemmes, les droits fondamentaux seraient la priorité numéro un. Et donc ils ont tout de suite mis fin au programme des unités familiales (ces lieux où on pouvait enfermer des familles avec enfants), ils ont inscrit dans la loi des critères de régularisation et l’interdiction de renvoyer des gens là où ils pourraient être maltraités. Et puis ils ont décidé d’ouvrir le chantier de la migration économique : pourquoi, au fond, les malheureux qui viennent ici en franchissant des frontières illégalement ne pourraient-ils pas avoir leur vraie chance ? Le Gouvernement a ouvert un canal de migration économique sur base d’une green card attribuée par tirage au sort. On délivre 10.000 visas par an comme ça. Et comme tout le monde peut participer, il y a un sentiment de justice qui n’existait pas avant. Et la migration illégale a baissé, du coup. Ils ont même annulé les deux projets de centre fermé qui étaient en cours.

La fête au Parc royal continue, mais je suis allée voir l’approbation de la liste en plénière. Depuis les tribunes de la Chambre (les huissiers commencent à avoir l’habitude, ils me laissent passer), j’ai pu assister au vote. Ça y est, la Chambre a voté sa liste d’articles. Comme le Sénat et le Gouvernement vont sûrement confirmer la même liste, ça veut dire que les élections vont avoir lieu et porter sur la nouvelle Constitution. J’en suis heureuse, bêtement. Parce que c’est un travail abouti. Parce qu’on a pu prouver que la démocratie, ce n’était pas que des slogans, des politiques dépassés, ou des cris dans la rue. C’est de la coopération, de la discussion, de la sueur et beaucoup de temps. Et quand il y a assez de bonne volonté, ça marche.

Je prends le tram pour rentrer vers mon kot. Je passe devant la place Poelaert ; les échafaudages du Palais de Justice ont été enlevés la semaine dernière. Ça fait tout drôle, ça fait des dizaines d’années qu’ils étaient là. Je ne l’avais jamais vu sans. Il y a encore des badauds qui s’arrêtent pour mieux voir ce Palais – ou pour enfin le contempler. Ça aussi, c’est plus qu’un symbole. Le gouvernement a décidé que la Justice serait une priorité, et il a trouvé les moyens de la refinancer. Du coup, il y a un peu plus de juges (notamment dans les affaires financières, ce qui a rapporté un peu plus d’argent, c’était pas bête). Et du coup ils ont fini les travaux de la coupole. On n’a plus les échafaudages les plus célèbres du monde. Le palais resplendit, il paraît fort, démesuré, comme posé depuis le ciel sur une montagne. Posé comme la cerise d’un improbable gâteau – ma ville, mon pays – souvent malmené, souvent excessif, crevant souvent de ses propres lourdeurs et de ses pesanteurs, et pour une fois, massif et fier.

Aujourd’hui, il fait beau, la démocratie bat son plein, le palais de justice s’est défait de ses absurdes grillages, il y a un peu moins de gens qui dorment dans les rues. Tout n’est pas parfait. Mais tout est clairement un peu plus juste.

#13. Bruxelles, ma belle, ses fractures

brussels

Sur le site Brussels, a lovely Melting-pot, on peut découvrir une série de cartes de Bruxelles fascinantes, montrant la diversité des nationalités de ses habitants.

La dernière carte disponible, en particulier, est frappante : en bleu, les ressortissants européens dominent le sud-est ; en rose, les personnes de nationalité maghrébine se concentrent dans ce qu’on nomme couramment le croissant pauvre à l’ouest, tandis que les Turcs, en jaune sont massivement présents à Saint-Josse.

Si on superposait cette carte aux indicateurs socio-économiques, on constaterait que ce clivage par nationalité recoupe largement le clivage entre riches et pauvres. Bien sûr, les nationalités étrangères ne sont qu’un indice partiel de la diversité des habitants – il y a aussi les Belges et leurs origines – mais elles donnent une idée intéressante d’un état de fait : les communautés de nationalités étrangères vivent dans des parties très différentes de la ville, et ne se mélangent que peu.

En d’autres mots : Bruxelles est une ville clivée en plusieurs morceaux et d’habitants qui ne circulent que peu. Et cela est très inquiétant.

Je suis né dans cette ville et y ai vécu la plus grande partie de ma vie. J’ai habité dans des communes très différentes : Woluwé-Saint-Pierre, Uccle, Laeken et Evere. J’ai pratiquement toujours travaillé au centre-ville de Bruxelles, ou à Molenbeek. Je pense connaître un grand nombre de quartiers et je me sens partout chez moi. Mais les faits sont là. Nous évoluons tous dans plusieurs villes différentes qui se superposent :

  • Celles des Belges qui n’ont pas d’ascendance étrangère récente, blancs, présents un peu partout dans la ville, mais surtout dans le Sud et l’Est ;
  • Celle des personnes étrangères ou d’origine étrangère, massivement présents dans l’est de la ville et le centre ;
  • Celles des Européens, généralement proches des institutions de l’UE, qui peuplent les beaux quartiers du Sud, de l’Est et de la périphérie.

J’ai grandi dans des quartiers considérés aujourd’hui comme privilégiés, où même le traditionnel épicier arabe ou paki du coin étaient une rareté. J’ai habité et travaillé dans des quartiers dits difficiles – je me souviens notamment de ce jeune de Molenbeek, rencontré lors de mon passage dans l’aide à la jeunesse, qui me disait avoir rencontré son premier blanc à 18 ans. J’ai travaillé dans les quartiers impersonnels du centre-ville. J’ai vu et croisé mille visages différents de cette ville que j’aime, mais dont je dois bien reconnaître que, à part certains quartiers qui subsistent comme des lieux de passage permanents, comme le centre-ville ou le parvis de Saint-Gilles, les habitants ont une tendance à rester dans leurs zones de confort, au propre comme au figuré.

L’inquiétant dans la situation est que cette parcellisation n’évolue que peu ; les personnes précarisées restent dans les mêmes quartiers dont elles n’ont pas les moyens de partir. Quand elles les obtiennent, elles ne restent en général pas là mais vont s’installer vers des quartiers plus riches – ou partent de Bruxelles, qui se voit peu à peu privée de ses classes moyennes, avec les conséquences néfastes que ce cercle vicieux génère pour les finances d’une Région qui, en outre, accueille des centaines de milliers de navetteurs chaque jour.

Quelles réponses politiques apporter à cette parcellisation ? Elles sont évidemment multiples.

Il y a évidemment l’emploi, et singulièrement l’emploi des jeunes. Même si de grands progrès ont été accomplis sous cette législature – notamment grâce à l’action du ministre Didier Gosuin -, nous devons concentrer nos forces sur la qualification, la formation tout au long de la vie, l’apprentissage des langues. Plus les jeunes citoyens auront d’armes, plus ils pourront choisir leur avenir.

Il y a les transports ; la ville soit aussi se décloisonner de l’intérieur. En 20 ans, Bruxelles a connu un accroissement de population équivalent à la ville de Gand. Or la dernière station de métro a été inaugurée en 2006. Nous manquons cruellement d’un réseau terminé et efficace, qui devrait compter non seulement un métro Nord-Sud efficace, mais aussi quatre lignes qui ajoutent de la transversalité à la ville.

Et il y a la rénovation des quartiers, l’isolation des logements, les espaces verts, la construction d’écoles, la lutte contre les discriminations et les replis identitaires… des chantiers gigantesques pour lesquels nous avons besoin de visionnaires, et non plus simplement de gestionnaires. La justice sociale, fiscale et économique doit aussi se faire par une plus grande mixité sociale.

En ce sens, tous les projets urbanistiques qui permettent aux différentes parties de la ville de se connecter – qu’il s’agisse d’une ligne de métro ou d’un piétonnier – ne doivent pas être vues simplement comme des aménagements de territoire ; ils dessinent aussi l’avenir d’une ville.

#12. J’aurais voulu être un artiste (ou pas)

scene-theatre

Cette semaine, j’aurai la chance de participer à Genève au salon du livre, dont la Fédération Wallonie-Bruxelles et ses auteurs sont les invités d’honneur. J’ai été sélectionné avec une série d’autres auteurs pour prendre part à l’événement.

Car oui, dans les interstices de ma vie parfois baroque, je suis aussi un auteur. A un niveau bien plus modeste que mes collègues, mais un auteur quand même. Auteur d’essais de philosophie pour l’essentiel, certes, mais aussi co-auteur d’une bande dessinées sur les droits de l’homme, et co-réalisateur de plusieurs films documentaires. J’ai aussi eu l’occasion de collaborer à l’écriture d’une pièce de théâtre nommée Xaar Yalla.

Je connais aussi le monde culturel pour avoir fréquenté ou siégé dans les organes de nombreux théâtres ou structures : Théâtre National, Charge du Rhinocéros, Article 27, Botanique…

Toute ma vie, j’ai travaillé de près ou de loin avec des artistes. C’est un lien dont je ne me pourrais pas me passer sur le plan intellectuel et humain. J’y compte parmi mes meilleurs amis.

Pour avoir partagé occasionnellement leur travail ou leur vécu, je pense pouvoir témoigner d’une expérience concrète des difficultés qui sont les leurs au jour le jour. Cette difficulté, singulièrement pour les artistes de scène, est de nature administrative et sociale : l’État les voit d’abord comme des personnes ne travaillant pas entre deux contrats, donc comme des chômeurs améliorés. Eux se voient comme porteurs de sens, de lumière, estiment endosser un rôle important dans la société, qui doit se voir reconnaitre sa spécificité par une protection accrue vis-à-vis de la précarité.

Et ils ont raison.

Il y a quelques années, en tant que chroniqueur pour la Première, je publiais un texte intitulé « J’aurais voulu être un artiste… ou pas ». J’en reproduis un long extrait ici, parce que je pourrais en réécrire chaque ligne aujourd’hui encore (et puis, bon, c’est mon texte, après tout…) :

« Dans la velléité de limiter les droits des artistes, il y a un sous-entendu : les artistes énervent. Ils énervent parce qu’au fond, tout le monde aurait bien voulu être un peu artiste. 

Et les gens qui vivent leur passion jusqu’au bout et qui s’en donnent les moyens, ça énerve tous ceux qui voudraient bien, une fois de temps en temps, tout plaquer, crier leur rage contre l’univers, chanter leur vie. Déjà que la plupart de gens se traînent tôt le matin vers un boulot qu’ils n’aiment pas. 

Alors quoi ? Il faudrait en plus cotiser pour permettre aux artistes de s’amuser et de refaire le monde sur scène, en sessions de studio, entre deux concerts ou deux chapitres d’un roman rédigés en peignoir de bain un café à la main ? Alors que la culture est déjà un domaine ultra subventionné ? Alors qu’on sue déjà pour les chômeurs, les prépensionnés et les demandeurs d’asile ? Alors que c’est la crise ? On doit aussi cotiser pour nourrir des bourgeois-bohèmes qui, en plus d’être heureux, sont imbus de leur soi-disant talent et nous assomment de leurs perpétuels messages subversifs ?

C’est peut-être dans ce discours larvé, rarement exprimé comme tel mais bien présent, que réside le malentendu. Des artistes, j’en connais un certain nombre. Je n’en connais aucun qui soit réellement à l’aise avec ce statut dont l’idée est, après tout, de vous faire dépendre d’allocations de chômage entre deux contrats, dans un lien entre emploi et culture qui n’a rien d’évident. 

Je n’en connais aucun qui soit capable de faire correspondre exactement une période de création artistique, quelle qu’elle soit, avec une prestation relevée sur une fiche de paie. Je n’en connais aucun qui n’ait jamais oscillé un jour entre culpabilisation et interrogation sur la manière d’accorder son talent avec les miettes de reconnaissance offertes par la société. 

On a parfois l’impression que les autorités – et derrière elles le public – raisonnent comme s’il n’y avait que d’un côté des stars, de l’autre des profiteurs organisés. Bien sûr, ces deux groupes existent. Mais l’immense majorité n’est ni d’un côté ni de l’autre. Les artistes sont objectivement difficiles à faire rentrer dans les clous parce qu’ils ont choisi une vie hors des clous. 

L’esquisse pastel de l’artiste bohème mérite d’être quelque peu grisée. Se lancer dans une carrière d’artiste c’est en général faire le choix d’une vie précaire faite de bouts de ficelles et sans garantie. Le succès est un menteur aléatoire. Il bénit les médiocres et ignore les génies avec la même énergie.

Oui, les artistes sont bel et bien des travailleurs, et cela ne les empêche pas de prendre régulièrement du plaisir à ce qu’ils font. Certes, il y a des moments jouissifs où l’adrénaline d’un succès ou d’un échange réussi vous gonfle la poitrine à l’hélium… 

Mais pour ces quelques instants fugaces, que de souffrances. Car créer c’est bel et bien souffrir. C’est se forcer à sortir ses tripes, à percer une barrière de pudeur, un hymen d’humilité qui vous pousse à sortir sur l’espace public et à vous proposer en représentation de vous-même. C’est oser assumer cette incroyable prétention d’être assez talentueux pour amuser les gens, les émouvoir, les distraire ou les faire réfléchir. 

C’est prendre ce risque magnifique de ne pas avoir de succès, de constater que partager un univers, donner vie à ce qui sort du fond de vous, ne parle en fait à personne d’autre que vous. C’est oser jongler avec son ego comme on jongle avec une grenade à fragmentation. Bref, créer c’est d’abord se faire mal.

Alors d’accord, sans doute gagnerait-on à ce que le système soit plus juste. Sans doute faudrait-il faire davantage concorder ce statut avec la réalité de la création. Sans doute gagnerait-on à glisser de l’obligation de moyens – rechercher un job – vers celle de résultats – qu’ai-je créé ou interprété durant telle période -, en valorisant mieux l’initiative. Mais le statut d’artiste, dans son principe, c’est la prime de risque que la société accepte de payer à ses garde-fous. Ça ne paraît, de ce point de vue, pas si cher payé. »

Aujourd’hui, j’ai la perspective de pouvoir œuvrer plus concrètement à l’élaboration d’un statut d’artiste digne de ce nom. Que propose Défi sur le statut d’artiste, pour ces élections du 26 mai ? D’abord, la formation que j’ai rejointe ne m’a pas attendu, heureusement, pour s’intéresser au sujet. DéFI a déposé un texte au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui a été rejeté par la majorité. En outre, à la Chambre des représentants, DéFI a cosigné des propositions de loi visant à améliorer le statut des auteurs.

Nous plaidons pour la mise en place d’un statut simplifié et viable qui permette aux artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles de vivre correctement. Il est nécessaire d’apporter des modifications au régime actuel : assouplir l’entrée dans le statut d’artiste, l’élargir à un plus grand nombre, accentuer la protection des artistes, ou encore corriger les critères permettant de bénéficier des avantages liés au statut.

Nous proposons que l’ONEM, en dialogue avec les fédérations professionnelles, les Communautés et les Régions, définisse les fonctions artistiques et techniques en accord avec la nature réelle de l’activité exercée par le travailleur, clarifie et harmonise les règles, en les rendant plus conformes à la réalité des situations.

DéFI souhaite aussi promouvoir une politique d’emploi artistique volontaire et ambitieuse. Les structures artistiques consacrent une part trop grande des montants alloués au secteur culturel à des tâches administratives ou purement techniques alors que la part revenant directement à la création et aux artistes évolue négativement. DéFI propose donc d’imposer une obligation d’emplois dans les contrats-programmes quinquennaux.

A l’instar d’autres dossiers qui me sont chers, comme le cours de philosophie et d’histoire des religions, le statut d’artiste fait partie de ces sujets qui n’apparaissent jamais comme prioritaires, s’évanouissant dans l’écume des jours. Je m’engage à le maintenir à l’agenda jusqu’à ce que soit trouvée une solution à la hauteur de l’engagement de celles et ceux qui marquent nos imaginaires en peuplant nos scènes.

#11. Le cours commun de citoyenneté, de philosophie et d’histoire des religions est en enjeu de société capital

philo

Ceux qui me connaissent un peu le savent : c’est un dossier qui me tient à cœur depuis très longtemps. Bien qu’il n’en ait pas l’air, je pense même que c’est l’un des dossiers les plus importants de l’agenda politique. Qu’il justifierait à lui seul de se lancer en politique et faire bouger les lignes. Car, au-delà des polémiques et des difficultés administratives, il concerne directement notre vivre-ensemble et l’avenir de notre société. Il peut accomplir le travail de plusieurs dispositifs de lutte contre le racisme et les préjugés, et remplacer tous les forums ou assises de la diversité ou d’interculturalité possibles et imaginables.  Il incarne à lui seul une valeur forte de laïcité, de manière positive. J’ai nommé : le cours commun de citoyenneté, de philosophie et d’histoire des religions.

Défi propose, sur base du cours d’une heure existant depuis cette législature, de passer à un cours commun de deux heures de citoyenneté, de philosophie et d’histoire des religions dans l’enseignement officiel, en lieu et place des cours dits philosophiques actuels. Les écoles pourraient toutefois continuer à dispenser les anciens cours de morale et de religion, sur base facultative et en-dehors du cadre horaire, si les demandes des parents le justifient (la Constitution impose l’organisation de ses cours par les écoles, mais pas l’obligation de les suivre par les élèves).

Pourquoi ce cours ?

Il faut d’abord expliquer pourquoi un tel cours est important, et en quoi le système actuel montre ses limites, malgré l’avancée réelle qu’a constitué l’apparition d’une première heure. Le débat récurrent sur la philosophie à l’école déchaîne les passions et n’évolue que laborieusement ; et pourtant, il s’agit là d’un élément capital pour le vivre ensemble, bien plus important même que les polémiques récurrentes sur les signes convictionnel (même si je ne les néglige pas). Si l’on souhaite lutter à la fois contre le racisme et contre le repli identitaire, il ne faut pas se contenter de débattre de mesures d’autorisation ou d’interdiction de signes religieux ou convictionnels ; il faut s’intéresser aux causes qui poussent à se revêtir de signes ou à les rejeter, il faut confronter les opinions et les expériences, il faut forcer les mélanges et les rencontres, et les occasions pour les uns et les autres de connaître mieux la religion ou la conception philosophique de son voisin. Si on n’investit pas là-dedans, si on se contente de déclarations matamoresques sur les burkinis dans les piscines, on peut se faire plaisir un temps, on peut croire qu’on remporte une « victoire » dans un sens ou l’autre, mais en réalité, sur le long terme, on perd la bataille des idées parce qu’on se contente de braquer les positions et qu’on ne se donne pas les outils utiles pour faire évoluer les mentalités. Or, faire évoluer les mentalités, notamment celle qui fait en sorte que l’attachement à une religion est ressenti comme si fort qu’il doit prévaloir sur tout le reste, cela reste très difficile parce que nous avons un enseignement qui empêche structurellement cette rencontre, puisque le seul cours dédié spécifiquement aux questions essentielles est un filtre qui sépare les élèves selon leurs convictions ou celles de leurs parents.

D’abord, en effet, la plupart des élèves de rhétorique sortent de l’école sans aucune notion de philosophie ou d’histoire de la pensée, ce qui est pratiquement unique en Europe et constitue déjà un scandale. En effet la philosophie n’est pas un contenu, c’est une boîte à outils qui aide au décentrement, à la comparaison, à la nuance, à l’empathie et à l’écoute du point de vue de l’autre – et on voit à quel point on peut parfois en manquer. Mais en plus, l’organisation des cours de religion et de morale établit un processus unique de différenciation des élèves, en scindant la classe durant le seul cours portant précisément sur les questions essentielles pour regrouper les élèves en fonction de leur appartenance spirituelle ou laïque, ou celle de leurs parents. Autrement dit, un système paradoxal où, au nom de la pluralité, au nom de la pluralité on isole les cultures « dans leur coin », de manière hermétique, à l’heure où plus que jamais la rencontre des civilisations et des peuples est nécessaire… Comment s’étonner ensuite que, comme par hasard, des gouffres séparent les conceptions culturelles des uns et des autres ?

Philosophie, religions et citoyenneté

C’est pour cette raison qu’il nous faut un cours plein de deux heures qui supprimerait ce cloisonnement et proposerait, au bénéfice de tous les élèves, un bagage philosophique et spirituel commun. Un tel cours nouveau devrait non seulement être commun, c’est-à-dire accepter de mélanger les élèves, mais intégrer une triple facette : philosophie, citoyenneté et histoire des religions.

Pourquoi de la philosophie ? L’apport prédominant de la philosophie ne réside pas dans son contenu épistémologique, mais dans les outils de réflexion qu’elle propose. Il ne s’agit pas d’apprendre à penser, ni de donner un simple cours de contenu sur Platon ou Aristote, mais d’enseigner à manier des concepts, à examiner les choses de manière analytique ou synthétique, à proposer des grilles de lecture, bref à utiliser de manière générale et intellectuelle des méthodes que l’on retrouve dans bien d’autres domaines, à commencer par les mathématiques, les sciences sociales ou physiques. C’est dire qu’un peu de philosophie ne peut faire de tort à personne. Dans une société en manque de repères, dominée par l’immédiateté de l’information, la compétitivité et la globalisation des messages, offrir aux jeunes adultes toutes les clefs possibles pour se construire une personnalité en accord avec leurs aspirations personnelles et la complexité du monde est essentiel.

Pourquoi des religions ? Si l’apprentissage de cette philosophie s’accompagne d’une initiation à l’histoire des principales religions et doctrines spirituelles, on franchit en plus un cap primordial en termes de contenu. Fournir des outils est une chose ; ouvrir au monde en est une autre. L’être humain a toujours eu besoin de repères qui le dépassent, d’un horizon à l’avant-plan duquel il peut se figurer, d’un ciel rempli d’étoiles qui soit pour lui autre chose que le vide de l’espace. Même d’un point de vue athée, cette spiritualité est respectable et est une composante essentielle de notre humanité. L’histoire des êtres humains est indissociable de celles des idées, cultes et idéologies dans lesquelles ils se sont investis au cours des siècles. Pour cette simple raison, pour mieux nous connaître, l’histoire comparée des religions est un complément indispensable à la philosophie. La différence avec le système actuel, c’est qu’au lieu d’avoir un enseignement d’une religion destinée à un groupe de croyants au sein de l’école, vous auriez l’enseignement d’un bagage commun sur toutes les religions destiné à tous les élèves ; un monde où chaque élève, à 18 ans, saurait ce que c’est que l’Évangile, le Yom Kippour ou les cinq piliers de l’islam serait un monde où les tensions identitaires seraient moins fortes et dans lequel, à la fois, les religions feraient moins peur et où l’idée de laïcité serait mieux acceptée et mieux comprise. Il existe un bagage spirituel et philosophique commun de l’humanité, et je pense que l’aborder à l’école est un bon moyen que les petites identités religieuses ou culturelles ne servent pas de refuge identitaire plus tard, au point de devoir prévaloir, dans le chef de certains, sur tout le reste. Pour le dire autrement, un cours commun de philosophie et d’histoire comparée des religions permettrait non seulement de réduire le besoin et les marques de repli identitaire, mais permettrait aussi de faire baisser la tension autour de ces questions. Imaginons les débats d’actualité, imaginons les préjugés qui pourraient être ainsi démontés, à un âge où l’esprit critique se forme de manière décisive ! Un tel cadre ne constituerait-il pas une meilleure prévention contre les petites intolérances de tous les jours qui se trouvent aiguisées dans le climat actuel ?

Enfin, ce cours l’endroit où doivent se traiter les questions de citoyenneté et de démocratie, si précieuses dans le monde d’aujourd’hui : droits humains, débats sur les valeurs, justice, égalité entre hommes et femmes, évolutions numériques… Il s’agira ici de promouvoir l’esprit critique en toutes circonstances, en encourageant la prise de parole par les élèves, le débat, l’écoute d’arguments et la construction d’esprits libres, indépendants et critiques.

Les mentalités ont à présent suffisamment évolué pour permettre d’envisager de sauter enfin définitivement ce pas, en portant ce cours à deux heures et en en faisant une référence majeure du vivre ensemble en termes de contenu. Défi portera ce dossier essentiel.